Lucy Maud Montgomery

Anne de Green Gables

 

4. LE MATIN À GREEN GABLES

 

Il faisait grand jour lorsqu’Anne se réveilla. Un peu perdue, elle s’assit et fixa la fenêtre d’où se déversait un flot de lumière rosée et derrière laquelle quelque chose de blanc et vaporeux se balançait sur des esquisses de ciel bleu.

Pendant quelques instants, elle ne sut pas où elle était.

Elle fut d’abord parcourue d’un frisson délicieux, une sensation vraiment agréable – puis un horrible souvenir lui revint. Elle était à Green Gables, et on ne voulait pas d’elle parce qu’elle n’était pas un garçon !

Mais c’était le matin, et oui, c’était bien un cerisier en fleurs juste là-dehors. D’un bond, elle sortit du lit et traversa la pièce. Elle remonta le châssis de la fenêtre – il résista et craqua comme s’il n’avait pas été relevé depuis longtemps, ce qui était le cas – qui s’avéra tellement grippé qu’il tint tout seul une fois ouvert.

Anne s’agenouilla pour admirer cette belle matinée de juin, les yeux brillant de plaisir. N’était-ce pas magnifique ? N’était-ce pas un endroit merveilleux ? Même si elle ne restait pas, elle pourrait toujours s’en souvenir et imaginer qu’elle s’y trouvait. Il y avait ici tant de place pour l’imagination !

Un immense cerisier poussait à l’extérieur, si près de la maison que ses rameaux effleuraient la façade, et si chargé de fleurs qu’on ne distinguait plus une seule feuille. De chaque côté de la bâtisse s’étendait un grand verger, un planté de pommiers, et l’autre, tout aussi fleuri, de cerisiers ; et l’herbe à leurs pieds était constellée de pissenlits. Dans le jardin en contrebas, des lilas violets laissaient monter jusqu’à Anne leur enivrant parfum dans le vent matinal.

Après le jardin, un luxuriant champ de trèfle descendait jusqu’au vallon où courait le ruisseau et où des dizaines de bouleaux blancs s’élançaient vers le ciel depuis un sous-bois qui suggérait d’infinies possibilités parmi les fougères, les mousses et toutes ces choses que l’on trouve en forêt.

Au-delà, il y avait une colline verdoyante hérissée de sapins et d’épicéas, avec une trouée où perçait le pignon gris de la petite maison qu’Anne avait vue la veille en traversant le Lac scintillant.

Plus loin sur la gauche, il y avait d’imposantes granges, et derrière elles, après des champs en pente douce, un coin de mer bleue scintillait.

Anne, dont les yeux épris de beauté s’attardaient sur ce paysage, voulait tout retenir avec avidité. La pauvre enfant avait vu tellement d’endroits déplaisants dans sa vie, qu’elle n’avait jamais même rêvé d’un lieu aussi beau.

Elle était encore agenouillée, subjuguée par tant de splendeur, quand une main se posa sur son épaule et la ramena brusquement à la réalité. Marilla était entrée sans que la petite rêveuse l’ait entendue.

« Vous devriez déjà être habillée », dit-elle durement.

Marilla ne savait décidément pas parler aux enfants, et cette ignorance maladroite la rendait plus sèche et brusque qu’elle ne l’aurait voulu.

Anne se releva et prit une longue inspiration.

« Oh, n’est-ce pas merveilleux ? dit-elle en tendant sa main vers le monde parfait qui s’étendait là dehors.

— C’est un grand arbre, répondit Marilla. Il fleurit beaucoup, mais donne peu de cerises. Et encore, elles sont petites et pleines de vers.

— Je ne parle pas que de l’arbre. Bien sûr qu’il est charmant – il est radieusement charmant même, et il fleurit comme s’il y mettait toute sa volonté –, mais je parle de tout, du jardin, du verger, du ruisseau, des bois, du monde entier. N’avez-vous pas le sentiment, une matinée comme celle-ci, de tout aimer de cette Terre ? J’entends d’ici le rire du ruisseau. Avez-vous remarqué à quel point les ruisseaux sont gais ? Ils sont toujours en train de rire. Même en hiver quand ils sont sous la glace. Je suis si heureuse qu’il y en ait un à Green Gables. Peut-être pensez-vous que ça ne fait pas de différence puisque vous n’allez pas me garder, mais pourtant ça en fait une. Car même si je ne revois jamais Green Gables de ma vie, je me souviendrai avec bonheur qu’il y avait un ruisseau. S’il n’y en avait pas eu, toute ma vie j’aurais été hantée par la désagréable sensation qu’il aurait dû y en avoir un. Je ne suis plus au comble du désespoir ce matin. Je ne le suis jamais le matin. Les matins ne sont-ils pas des choses splendides ? Mais je suis très triste. Je me suis imaginé que c’était bien moi que vous vouliez finalement, et que je pouvais rester ici pour toujours, et j’étais heureuse tant que ça a duré. Le problème avec l’imagination, c’est que le moment vient toujours où il faut s’arrêter, et alors ça fait mal.

— Vous feriez mieux de vous habiller, de descendre et de ne pas vous laisser aller à rêvasser, dit Marilla dès qu’elle réussit à placer un mot. Le petit déjeuner vous attend.

Lavez-vous le visage et peignez vos cheveux. Laissez la fenêtre ouverte et défaites bien votre lit, retournez les draps comme il faut. Allez, dépêchez-vous. »

Visiblement, Anne était parfois capable de se dépêcher, car dix minutes plus tard elle était en bas, parfaitement ­habillée, ses cheveux brossés et tressés, le visage propre et la conscience tranquille à l’idée d’avoir fait tout ce que Marilla lui avait demandé. Ou presque, car elle avait oublié de retourner ses draps.

« J’ai vraiment faim ce matin, déclara-t-elle en s’asseyant sur la chaise que Marilla lui avait avancée. Le monde ne me paraît plus aussi hostile qu’il l’était hier soir. Je suis si heureuse que cette matinée soit ensoleillée. Cela dit, j’aime aussi les matinées pluvieuses. Tous les matins sont intéressants, vous ne croyez pas ? Comme on ne sait pas ce qui va se passer dans la journée, ça laisse beaucoup de place à l’imagination. Je suis quand même contente qu’il ne pleuve pas, car c’est plus simple d’être joyeux et de faire face à l’adversité par beau temps. Et je sens qu’aujourd’hui, je vais devoir surmonter beaucoup de choses. C’est facile de lire des histoires qui parlent de malheurs et de se dire qu’on les supporterait sans problème, mais ce n’est plus aussi facile quand les malheurs vous tombent dessus pour de bon, qu’en pensez-vous ?

— Par pitié, taisez-vous, dit Marilla. Vous parlez beaucoup trop pour une petite fille. »

Sur ce, Anne tint sa langue avec tant de docilité et d’application, que son retentissant silence rendit Marilla nerveuse, comme si la situation n’avait rien de normal. Matthew se taisait également – ça, au moins, c’était normal –, si bien que le petit déjeuner se déroula sans un bruit.

Peu à peu, Anne sembla comme s’éloigner, elle mangeait machinalement, ses grands yeux vides fixés sans vergogne sur le ciel bleu au-delà de la fenêtre. Cela rendit Marilla plus nerveuse encore ; elle avait la désagréable impression que si le corps de cette étrange petite fille était bien là, à table, son esprit, lui, planait loin, très loin, dans les hauteurs nuageuses, porté par les ailes de son imagination. Mais qui voudrait d’une enfant pareille chez soi ?

Et pourtant, chose incroyable, Matthew souhaitait la garder ! Marilla se rendit compte qu’il y tenait autant ce matin que la veille, et qu’il n’allait pas facilement renoncer. C’était son caractère ; lorsque Matthew avait une idée en tête, il s’y cramponnait avec une ténacité stupéfiante, et sa résolution était d’autant plus forte et efficace qu’elle se passait de mots.

Quand le repas fut terminé, Anne sortit de sa rêverie et proposa de laver la vaisselle.

« Vous savez faire la vaisselle correctement ? demanda Marilla avec méfiance.

— Plutôt bien, oui. Mais je suis plus douée avec les enfants. J’ai beaucoup d’expérience. C’est dommage qu’il n’y en ait pas ici, j’aurais pu m’en occuper.

— Je n’ai pas très envie d’avoir la charge d’autres enfants. Vous me suffisez amplement. Vous êtes un vrai problème, je ne sais vraiment pas quoi faire de vous. Matthew est insensé.

— Moi, je le trouve charmant, dit Anne avec une pointe de reproche. Il est tellement sympathique. Hier, ça ne le dérangeait pas que je parle beaucoup, on aurait même dit que ça lui plaisait. Dès que je l’ai vu, j’ai senti que nous étions des âmes sœurs.

— Vous êtes tous les deux bizarres, si c’est ce que vous voulez dire, répliqua Marilla en soupirant. Oui, occupez-vous de la vaisselle. Prenez beaucoup d’eau chaude et essuyez les assiettes comme il faut. J’ai bien assez de travail comme ça ce matin, car je vais devoir me rendre à White Sands cette après-midi pour voir Madame Spencer. Vous viendrez avec moi et nous déciderons de ce que nous allons faire de vous. Quand vous aurez fini de ranger la cuisine, remontez dans votre chambre et faites votre lit. »

Anne s’en sortit plutôt bien avec la vaisselle, comme put le constater Marilla qui la gardait à l’œil. Après ça, elle fit son lit avec moins de succès, car elle n’avait jamais appris l’art de lutter avec un édredon de plumes. Mais bon an mal an, elle ne s’en tira pas trop mal. Ensuite, pour ne pas l’avoir dans les jambes, Marilla l’envoya jouer dehors jusqu’à l’heure du déjeuner.

Anne se précipita vers la porte, le visage lumineux, les yeux brillants. Mais sur le seuil, elle s’arrêta net, se retourna, puis vint s’asseoir à table. En elle, toute lumière, tout éclat avaient soudain disparu, comme si quelqu’un les avait éteints d’un coup.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda Marilla.

— Je n’ose pas sortir, dit Anne sur le ton du martyr qui renonce à toutes les joies terrestres. Si je ne peux pas rester à Green Gables, ça ne sert à rien que j’apprenne à aimer cet endroit, et si je sors et que je fais connaissance avec les arbres, les fleurs, le ruisseau, je ne pourrai pas ne pas les aimer. C’est déjà assez pénible comme ça, je ne veux pas que ce soit pire. Je voudrais tant aller dehors. Tout semble m’appeler. “Anne, viens jouer avec nous, Anne…” Mais il ne faut pas. À quoi sert d’aimer quelque chose si vous savez qu’on doit vous l’arracher l’instant d’après ? C’est tellement difficile de ne pas aimer les choses, vous ne croyez pas ? C’est pour ça que j’étais si contente à l’idée de vivre ici, je me disais que j’aurais tant à aimer et rien pour m’en empêcher. Mais ce rêve a été bref et il est fini. Je me suis résignée à mon sort, c’est pour ça que je préfère ne pas sortir, de peur de devoir me dérésigner. Pourriez-vous me dire comment se nomme ce géranium sur le rebord de la fenêtre ?

— C’est un géranium pomme.

— Oh, je ne parlais pas d’un nom comme ça, je pensais

au nom que vous lui aviez donné, vous. Vous ne l’avez pas baptisé ? Est-ce que moi je peux ? Je voudrais… voyons voir… l’appeler “Bonny” tant que je suis ici ! C’est possible ? S’il vous plaît, s’il vous plaît…

— Bonté divine, ça m’est égal ! Mais qu’est-ce que ça veut dire de donner un nom à un géranium ?

— J’aime que les choses aient un nom bien à elles, même si ce ne sont que des géraniums. Ça les rapproche des gens. Comment savez-vous qu’un géranium ne se sent pas blessé d’être toujours appelé par le nom de son espèce ? Vous n’aimeriez pas qu’on vous appelle “femme” à tout bout de champ. Bonny, c’est très bien. Ce matin, j’ai baptisé le cerisier qui est devant la fenêtre de ma chambre, je l’ai appelé “Reine des neiges”, parce qu’elle est si blanche. Elle ne sera pas toujours en fleurs, bien sûr, mais je pourrai imaginer qu’elle l’est ! »

« De ma vie, je n’ai jamais rien vu ou entendu de semblable, rumina Marilla en allant chercher des pommes de terre à la cave. Ah ça, elle a quelque chose d’intéressant, comme dit Matthew. Je voudrais bien savoir ce qu’elle va encore inventer. Elle va m’ensorceler comme elle l’a fait avec lui !

Le regard qu’il m’a lancé en sortant ce matin ! Il n’a pas du tout changé d’avis. Ce serait plus simple s’il était comme tout le monde et qu’il laissait les choses sortir. Je pourrais au moins en parler avec lui et le faire renoncer. Mais comment on s’y prend avec quelqu’un qui se contente de vous regarder ? »

Quand Marilla revint de son pèlerinage à la cave, Anne, le menton dans la main et les yeux vers la fenêtre, était retournée à ses rêves. Marilla la laissa tranquille jusqu’à ce que le déjeuner fût sur la table.

« Je peux prendre la jument et l’attelage cette après-midi ? », demanda Marilla.

Matthew acquiesça en jetant sur Anne un regard plein de pitié. Sa sœur le remarqua et lâcha d’un ton renfrogné :

« Je vais aller à White Sands et régler le problème. Anne va venir avec moi. Madame Spencer prendra sans doute des dispositions pour la renvoyer en Nouvelle-Écosse sur-le-champ. Je vais te préparer ton thé et je serai de retour à temps pour traire les vaches. »

Matthew restait silencieux, et Marilla eut l’impression d’avoir gaspillé son souffle et ses mots. Il n’y a rien de plus exaspérant qu’un homme qui ne répond pas… Ah si !

Une femme qui ne répond pas.

Matthew attela la jument, et Marilla et Anne se mirent en route. Matthew ouvrit la barrière et, au moment où elles passaient lentement à sa hauteur, il lâcha, comme s’il ne s’adressait à personne en particulier : « Le petit Jerry Buote de Creek est venu ici ce matin, je lui ai dit que je pensais l’engager pour l’été. »

Marilla ne répondit pas, mais elle décocha à la pauvre jument un coup de fouet si sec que la grosse bête, qui n’était pas habituée à être traitée ainsi, se lança à toute allure dans un hennissement indigné. Et tandis que l’attelage cahotait sur le chemin, Marilla prit le temps de jeter un coup d’œil en arrière et constata que cet agaçant Matthew, appuyé à la barrière, les regardait mélancoliquement s’éloigner.

Lucy Maud Montgomery

Anne de Green Gables

4. LE MATIN À GREEN GABLES

Il faisait grand jour lorsqu’Anne se réveilla. Un peu perdue, elle s’assit et fixa la fenêtre d’où se déversait un flot de lumière rosée et derrière laquelle quelque chose de blanc et vaporeux se balançait sur des esquisses de ciel bleu.

Pendant quelques instants, elle ne sut pas où elle était.

Elle fut d’abord parcourue d’un frisson délicieux, une sensation vraiment agréable – puis un horrible souvenir lui revint. Elle était à Green Gables, et on ne voulait pas d’elle parce qu’elle n’était pas un garçon !

Mais c’était le matin, et oui, c’était bien un cerisier en fleurs juste là-dehors. D’un bond, elle sortit du lit et traversa la pièce. Elle remonta le châssis de la fenêtre – il résista et craqua comme s’il n’avait pas été relevé depuis longtemps, ce qui était le cas – qui s’avéra tellement grippé qu’il tint tout seul une fois ouvert.

Anne s’agenouilla pour admirer cette belle matinée de juin, les yeux brillant de plaisir. N’était-ce pas magnifique ? N’était-ce pas un endroit merveilleux ? Même si elle ne restait pas, elle pourrait toujours s’en souvenir et imaginer qu’elle s’y trouvait. Il y avait ici tant de place pour l’imagination !

Un immense cerisier poussait à l’extérieur, si près de la maison que ses rameaux effleuraient la façade, et si chargé de fleurs qu’on ne distinguait plus une seule feuille. De chaque côté de la bâtisse s’étendait un grand verger, un planté de pommiers, et l’autre, tout aussi fleuri, de cerisiers ; et l’herbe à leurs pieds était constellée de pissenlits. Dans le jardin en contrebas, des lilas violets laissaient monter jusqu’à Anne leur enivrant parfum dans le vent matinal.

Après le jardin, un luxuriant champ de trèfle descendait jusqu’au vallon où courait le ruisseau et où des dizaines de bouleaux blancs s’élançaient vers le ciel depuis un sous-bois qui suggérait d’infinies possibilités parmi les fougères, les mousses et toutes ces choses que l’on trouve en forêt.

Au-delà, il y avait une colline verdoyante hérissée de sapins et d’épicéas, avec une trouée où perçait le pignon gris de la petite maison qu’Anne avait vue la veille en traversant le Lac scintillant.

Plus loin sur la gauche, il y avait d’imposantes granges, et derrière elles, après des champs en pente douce, un coin de mer bleue scintillait.

Anne, dont les yeux épris de beauté s’attardaient sur ce paysage, voulait tout retenir avec avidité. La pauvre enfant avait vu tellement d’endroits déplaisants dans sa vie, qu’elle n’avait jamais même rêvé d’un lieu aussi beau.

Elle était encore agenouillée, subjuguée par tant de splendeur, quand une main se posa sur son épaule et la ramena brusquement à la réalité. Marilla était entrée sans que la petite rêveuse l’ait entendue.

« Vous devriez déjà être habillée », dit-elle durement.

Marilla ne savait décidément pas parler aux enfants, et cette ignorance maladroite la rendait plus sèche et brusque qu’elle ne l’aurait voulu.

Anne se releva et prit une longue inspiration.

« Oh, n’est-ce pas merveilleux ? dit-elle en tendant sa main vers le monde parfait qui s’étendait là dehors.

— C’est un grand arbre, répondit Marilla. Il fleurit beaucoup, mais donne peu de cerises. Et encore, elles sont petites et pleines de vers.

— Je ne parle pas que de l’arbre. Bien sûr qu’il est charmant – il est radieusement charmant même, et il fleurit comme s’il y mettait toute sa volonté –, mais je parle de tout, du jardin, du verger, du ruisseau, des bois, du monde entier. N’avez-vous pas le sentiment, une matinée comme celle-ci, de tout aimer de cette Terre ? J’entends d’ici le rire du ruisseau. Avez-vous remarqué à quel point les ruisseaux sont gais ? Ils sont toujours en train de rire. Même en hiver quand ils sont sous la glace. Je suis si heureuse qu’il y en ait un à Green Gables. Peut-être pensez-vous que ça ne fait pas de différence puisque vous n’allez pas me garder, mais pourtant ça en fait une. Car même si je ne revois jamais Green Gables de ma vie, je me souviendrai avec bonheur qu’il y avait un ruisseau. S’il n’y en avait pas eu, toute ma vie j’aurais été hantée par la désagréable sensation qu’il aurait dû y en avoir un. Je ne suis plus au comble du désespoir ce matin. Je ne le suis jamais le matin. Les matins ne sont-ils pas des choses splendides ? Mais je suis très triste. Je me suis imaginé que c’était bien moi que vous vouliez finalement, et que je pouvais rester ici pour toujours, et j’étais heureuse tant que ça a duré. Le problème avec l’imagination, c’est que le moment vient toujours où il faut s’arrêter, et alors ça fait mal.

— Vous feriez mieux de vous habiller, de descendre et de ne pas vous laisser aller à rêvasser, dit Marilla dès qu’elle réussit à placer un mot. Le petit déjeuner vous attend.

Lavez-vous le visage et peignez vos cheveux. Laissez la fenêtre ouverte et défaites bien votre lit, retournez les draps comme il faut. Allez, dépêchez-vous. »

Visiblement, Anne était parfois capable de se dépêcher, car dix minutes plus tard elle était en bas, parfaitement ­habillée, ses cheveux brossés et tressés, le visage propre et la conscience tranquille à l’idée d’avoir fait tout ce que Marilla lui avait demandé. Ou presque, car elle avait oublié de retourner ses draps.

« J’ai vraiment faim ce matin, déclara-t-elle en s’asseyant sur la chaise que Marilla lui avait avancée. Le monde ne me paraît plus aussi hostile qu’il l’était hier soir. Je suis si heureuse que cette matinée soit ensoleillée. Cela dit, j’aime aussi les matinées pluvieuses. Tous les matins sont intéressants, vous ne croyez pas ? Comme on ne sait pas ce qui va se passer dans la journée, ça laisse beaucoup de place à l’imagination. Je suis quand même contente qu’il ne pleuve pas, car c’est plus simple d’être joyeux et de faire face à l’adversité par beau temps. Et je sens qu’aujourd’hui, je vais devoir surmonter beaucoup de choses. C’est facile de lire des histoires qui parlent de malheurs et de se dire qu’on les supporterait sans problème, mais ce n’est plus aussi facile quand les malheurs vous tombent dessus pour de bon, qu’en pensez-vous ?

— Par pitié, taisez-vous, dit Marilla. Vous parlez beaucoup trop pour une petite fille. »

Sur ce, Anne tint sa langue avec tant de docilité et d’application, que son retentissant silence rendit Marilla nerveuse, comme si la situation n’avait rien de normal. Matthew se taisait également – ça, au moins, c’était normal –, si bien que le petit déjeuner se déroula sans un bruit.

Peu à peu, Anne sembla comme s’éloigner, elle mangeait machinalement, ses grands yeux vides fixés sans vergogne sur le ciel bleu au-delà de la fenêtre. Cela rendit Marilla plus nerveuse encore ; elle avait la désagréable impression que si le corps de cette étrange petite fille était bien là, à table, son esprit, lui, planait loin, très loin, dans les hauteurs nuageuses, porté par les ailes de son imagination. Mais qui voudrait d’une enfant pareille chez soi ?

Et pourtant, chose incroyable, Matthew souhaitait la garder ! Marilla se rendit compte qu’il y tenait autant ce matin que la veille, et qu’il n’allait pas facilement renoncer. C’était son caractère ; lorsque Matthew avait une idée en tête, il s’y cramponnait avec une ténacité stupéfiante, et sa résolution était d’autant plus forte et efficace qu’elle se passait de mots.

Quand le repas fut terminé, Anne sortit de sa rêverie et proposa de laver la vaisselle.

« Vous savez faire la vaisselle correctement ? demanda Marilla avec méfiance.

— Plutôt bien, oui. Mais je suis plus douée avec les enfants. J’ai beaucoup d’expérience. C’est dommage qu’il n’y en ait pas ici, j’aurais pu m’en occuper.

— Je n’ai pas très envie d’avoir la charge d’autres enfants. Vous me suffisez amplement. Vous êtes un vrai problème, je ne sais vraiment pas quoi faire de vous. Matthew est insensé.

— Moi, je le trouve charmant, dit Anne avec une pointe de reproche. Il est tellement sympathique. Hier, ça ne le dérangeait pas que je parle beaucoup, on aurait même dit que ça lui plaisait. Dès que je l’ai vu, j’ai senti que nous étions des âmes sœurs.

— Vous êtes tous les deux bizarres, si c’est ce que vous voulez dire, répliqua Marilla en soupirant. Oui, occupez-vous de la vaisselle. Prenez beaucoup d’eau chaude et essuyez les assiettes comme il faut. J’ai bien assez de travail comme ça ce matin, car je vais devoir me rendre à White Sands cette après-midi pour voir Madame Spencer. Vous viendrez avec moi et nous déciderons de ce que nous allons faire de vous. Quand vous aurez fini de ranger la cuisine, remontez dans votre chambre et faites votre lit. »

Anne s’en sortit plutôt bien avec la vaisselle, comme put le constater Marilla qui la gardait à l’œil. Après ça, elle fit son lit avec moins de succès, car elle n’avait jamais appris l’art de lutter avec un édredon de plumes. Mais bon an mal an, elle ne s’en tira pas trop mal. Ensuite, pour ne pas l’avoir dans les jambes, Marilla l’envoya jouer dehors jusqu’à l’heure du déjeuner.

Anne se précipita vers la porte, le visage lumineux, les yeux brillants. Mais sur le seuil, elle s’arrêta net, se retourna, puis vint s’asseoir à table. En elle, toute lumière, tout éclat avaient soudain disparu, comme si quelqu’un les avait éteints d’un coup.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda Marilla.

— Je n’ose pas sortir, dit Anne sur le ton du martyr qui renonce à toutes les joies terrestres. Si je ne peux pas rester à Green Gables, ça ne sert à rien que j’apprenne à aimer cet endroit, et si je sors et que je fais connaissance avec les arbres, les fleurs, le ruisseau, je ne pourrai pas ne pas les aimer. C’est déjà assez pénible comme ça, je ne veux pas que ce soit pire. Je voudrais tant aller dehors. Tout semble m’appeler. “Anne, viens jouer avec nous, Anne…” Mais il ne faut pas. À quoi sert d’aimer quelque chose si vous savez qu’on doit vous l’arracher l’instant d’après ? C’est tellement difficile de ne pas aimer les choses, vous ne croyez pas ? C’est pour ça que j’étais si contente à l’idée de vivre ici, je me disais que j’aurais tant à aimer et rien pour m’en empêcher. Mais ce rêve a été bref et il est fini. Je me suis résignée à mon sort, c’est pour ça que je préfère ne pas sortir, de peur de devoir me dérésigner. Pourriez-vous me dire comment se nomme ce géranium sur le rebord de la fenêtre ?

— C’est un géranium pomme.

— Oh, je ne parlais pas d’un nom comme ça, je pensais

au nom que vous lui aviez donné, vous. Vous ne l’avez pas baptisé ? Est-ce que moi je peux ? Je voudrais… voyons voir… l’appeler “Bonny” tant que je suis ici ! C’est possible ? S’il vous plaît, s’il vous plaît…

— Bonté divine, ça m’est égal ! Mais qu’est-ce que ça veut dire de donner un nom à un géranium ?

— J’aime que les choses aient un nom bien à elles, même si ce ne sont que des géraniums. Ça les rapproche des gens. Comment savez-vous qu’un géranium ne se sent pas blessé d’être toujours appelé par le nom de son espèce ? Vous n’aimeriez pas qu’on vous appelle “femme” à tout bout de champ. Bonny, c’est très bien. Ce matin, j’ai baptisé le cerisier qui est devant la fenêtre de ma chambre, je l’ai appelé “Reine des neiges”, parce qu’elle est si blanche. Elle ne sera pas toujours en fleurs, bien sûr, mais je pourrai imaginer qu’elle l’est ! »

« De ma vie, je n’ai jamais rien vu ou entendu de semblable, rumina Marilla en allant chercher des pommes de terre à la cave. Ah ça, elle a quelque chose d’intéressant, comme dit Matthew. Je voudrais bien savoir ce qu’elle va encore inventer. Elle va m’ensorceler comme elle l’a fait avec lui !

Le regard qu’il m’a lancé en sortant ce matin ! Il n’a pas du tout changé d’avis. Ce serait plus simple s’il était comme tout le monde et qu’il laissait les choses sortir. Je pourrais au moins en parler avec lui et le faire renoncer. Mais comment on s’y prend avec quelqu’un qui se contente de vous regarder ? »

Quand Marilla revint de son pèlerinage à la cave, Anne, le menton dans la main et les yeux vers la fenêtre, était retournée à ses rêves. Marilla la laissa tranquille jusqu’à ce que le déjeuner fût sur la table.

« Je peux prendre la jument et l’attelage cette après-midi ? », demanda Marilla.

Matthew acquiesça en jetant sur Anne un regard plein de pitié. Sa sœur le remarqua et lâcha d’un ton renfrogné :

« Je vais aller à White Sands et régler le problème. Anne va venir avec moi. Madame Spencer prendra sans doute des dispositions pour la renvoyer en Nouvelle-Écosse sur-le-champ. Je vais te préparer ton thé et je serai de retour à temps pour traire les vaches. »

Matthew restait silencieux, et Marilla eut l’impression d’avoir gaspillé son souffle et ses mots. Il n’y a rien de plus exaspérant qu’un homme qui ne répond pas… Ah si !

Une femme qui ne répond pas.

Matthew attela la jument, et Marilla et Anne se mirent en route. Matthew ouvrit la barrière et, au moment où elles passaient lentement à sa hauteur, il lâcha, comme s’il ne s’adressait à personne en particulier : « Le petit Jerry Buote de Creek est venu ici ce matin, je lui ai dit que je pensais l’engager pour l’été. »

Marilla ne répondit pas, mais elle décocha à la pauvre jument un coup de fouet si sec que la grosse bête, qui n’était pas habituée à être traitée ainsi, se lança à toute allure dans un hennissement indigné. Et tandis que l’attelage cahotait sur le chemin, Marilla prit le temps de jeter un coup d’œil en arrière et constata que cet agaçant Matthew, appuyé à la barrière, les regardait mélancoliquement s’éloigner.