Lucy Maud Montgomery

Anne et sa maison de rêve

1. DANS LE GRENIER DE GREEN GABLES


« Dieu merci, j’en ai fini avec la géométrie, qu’il s’agisse de l’apprendre ou de l’enseigner », déclara Anne Shirley d’un ton un rien vindicatif en flanquant un ouvrage d’Euclide passablement usé dans un gros coffre empli de livres, avant de le refermer triomphalement et de s’asseoir dessus en regardant Diana Wright, à l’autre bout du grenier, de ses yeux gris semblables à un ciel matinal.

Ce grenier était un endroit plein d’ombres, évocateur et délicieux, comme devraient l’être tous les greniers. Par la fenêtre ouverte, près de laquelle Anne était assise, soufflait l’air doux, parfumé et chauffé par le soleil d’une après-midi d’août ; dehors, les branches des peupliers bruissaient et remuaient dans le vent ; derrière eux, se trouvaient les bois où le Sentier des amoureux déroulait son chemin enchanté, et le vieux verger de pommiers qui portaient encore leur abondance de fruits roses. Et au-dessus de tout ceci, dans l’azur austral les nuages dessinaient des monts enneigés.

 

Par l’autre fenêtre, on apercevait une mer lointaine, bleue et bordée d’écume : le magnifique golfe du Saint-Laurent où flotte, comme un bijou, Abegweit, dont le nom amérindien, doux et mélodieux, avait depuis longtemps été abandonné au profit de celui, plus prosaïque, d’Île-du-Prince-Édouard.

Diana, trois ans plus âgée que la dernière fois que nous l’avons vue, avait entre-temps pris des airs de matrone. Néanmoins ses yeux étaient aussi noir brillant, ses joues aussi roses, et ses fossettes aussi ravissantes qu’en ces jours lointains où Anne et elle s’étaient juré une éternelle amitié dans le jardin d’Orchard Slope.

Elle tenait dans ses bras une petite créature assoupie aux boucles brunes, connue depuis deux heureuses années de tout le petit monde d’Avonlea comme la petite Anne Cordélia. Les habitants savaient bien entendu pourquoi Diana l’avait appelée Anne, mais le Cordélia les laissait perplexes. Il n’y en avait jamais eu du côté des Wright ou des Barry.

Madame Harmon Andrews avait dit qu’elle supposait que Diana avait trouvé ce prénom dans l’un de ses romans à l’eau de rose, et elle s’était étonnée que Fred ait manqué de bon sens au point de l’accepter. Mais Diana et Anne avaient échangé un sourire. Toutes deux savaient pour quelle raison la petite Anne Cordélia s’appelait ainsi.

« Tu as toujours détesté la géométrie, déclara Diana avec un sourire nostalgique. En tout cas, j’imagine que tu dois être ravie d’en avoir terminé avec l’enseignement.

— Oh, j’ai toujours aimé enseigner, mais pas la géométrie. Ces trois dernières années à Summerside ont été vraiment agréables. Quand je suis rentrée, Madame Andrews m’a dit que j’avais tort de penser que la vie de femme mariée serait plus agréable que celle d’enseignante. De toute évidence, elle pense comme Hamlet qu’il vaut mieux supporter les maux que nous avons plutôt que se lancer au-devant de ceux qui nous sont inconnus. »

Le rire d’Anne, aussi irrésistible et insouciant qu’autrefois, avec une note nouvelle de douceur et de maturité, résonna dans le grenier. Marilla, qui était en bas dans la cuisine en train de préparer des conserves de prunes, l’entendit et sourit ; puis elle soupira en pensant que ce cher rire ne retentirait plus que rarement à Green Gables dans les années à venir.

Rien dans sa vie n’avait procuré autant de joie à Marilla que de savoir qu’Anne allait épouser Gilbert Blythe ; mais toute joie vient avec sa petite ombre de chagrin. Durant ses trois années à Summerside, Anne était souvent rentrée pour les vacances et les week-ends, mais, après le mariage, une visite deux fois par an serait ce qu’il y aurait de mieux à espérer.

« Tu ne dois pas laisser les paroles de Madame Andrews t’inquiéter, dit Diana avec l’assurance calme d’une femme mariée depuis quatre ans. La vie conjugale a ses hauts et ses bas, bien sûr. Ne t’attends pas à ce que tout se déroule sans accroc. Mais je peux t’assurer, Anne, que c’est une vie heureuse quand on est mariée à la bonne personne. »

Anne retint un sourire. Le ton expérimenté que prenait Diana l’amusait toujours un peu. « J’imagine que c’est un ton que je prendrai aussi lorsque je serai mariée depuis aussi longtemps, pensa-t-elle. Cela dit, mon sens de l’humour m’en préservera peut-être. »

« Avez-vous décidé où vous allez vivre ? demanda Diana en serrant dans ses bras la petite fille avec ce geste maternel si particulier qui faisait toujours naître dans le cœur d’Anne, débordant de rêves et d’espoirs doux et secrets, un frisson à mi-chemin entre un pur plaisir et une étrange, une insaisissable tristesse.

— Oui. C’est ce que je voulais t’annoncer quand je t’ai demandé au téléphone de venir me voir aujourd’hui. D’ailleurs, je n’arrive pas à me faire à l’idée que nous avons réellement des téléphones à Avonlea, désormais. Ça semble si ridiculement à la mode, presque moderne, pour ce cher village paisiblement démodé.

— On peut remercier la SEVA, ajouta Diana. Nous n’au- rions jamais eu de ligne s’ils ne s’étaient pas emparés du projet pour le mener à bien. Il y a eu assez d’obstacles pour refroidir n’importe qui. Mais ils ont tenu bon malgré tout. Tu as rendu un splendide service à Avonlea en la créant, Anne. Comme nous nous sommes amusés lors de nos réunions ! Pourrais-tu un jour oublier la salle des fêtes bleue et les manigances de Judson Parker pour peindre des publicités pour des médicaments sur sa clôture ?

— Je ne sais pas si je suis entièrement reconnaissante envers la SEVA en ce qui concerne le téléphone, dit Anne. Oh, je sais que c’est très pratique… bien plus que notre vieux système de signaux lumineux à la bougie ! Et, pour citer Madame Rachel : “Avonlea doit suivre la procession, voilà ce que j’en dis.” Mais, d’une certaine façon, j’ai le sentiment de ne pas vouloir assister à la corruption d’Avonlea par ce que Monsieur Harrison appelle, quand il veut faire de l’esprit, les “désagréments modernes”. J’aimerais qu’elle reste toujours comme elle était au bon vieux temps. C’est bête, et senti- mental, et impossible. Donc, il faut que je devienne immédiatement sage, pragmatique et possible. Le téléphone, comme le concède Monsieur Harrison, est une “sacrée bonne invention”, même quand on sait pertinemment qu’il y a sans doute une demi-douzaine de curieux en train d’écouter.

— C’est ça le pire, soupira Diana. C’est si énervant d’entendre les gens décrocher leurs récepteurs à chaque fois qu’on appelle quelqu’un. Il paraît que Madame Andrews a insisté pour que leur téléphone soit installé dans sa cuisine afin qu’elle puisse suivre la conversation quand il sonne tout en gardant un œil sur son dîner. Aujourd’hui, quand tu m’as appelée, j’ai distinctement entendu sonner l’étrange horloge des Pye. Il est évident que Josie ou Gertie était en train d’écouter.

— Oh, c’est donc pour ça que tu m’as demandé si nous en avions une à Green Gables. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi tu me disais ça. J’ai entendu un clic brutal à la seconde où tu as posé la question. J’imagine que c’était le récepteur des Pye qui venait d’être raccroché avec une délicatesse profane. Enfin, ne nous préoccupons pas d’elles. Comme le dit Madame Rachel : “Ils ont toujours été des Pye et seront toujours des Pye, pour les siècles des siècles, amen.” Je veux parler de choses plus intéressantes. L’emplacement de ma nouvelle maison est tout décidé.

— Oh, Anne, où est-ce ? J’espère que c’est près d’ici.

— Non, c’est l’inconvénient. Gilbert va travailler dans la baie de Four Winds, à cent kilomètres d’ici.

— Cent kilomètres ! Ça pourrait tout aussi bien être mille, soupira Diana. Je ne peux pas aller plus loin que Charlottetown, maintenant.

— Il faudra que tu viennes là-bas. C’est la plus jolie baie de l’île. Elle est bordée par un petit village appelé Glen St. Mary, où le docteur David Blythe a exercé pendant cinquante ans. C’est le grand-oncle de Gilbert, tu sais ? Il part à la retraite et Gilbert va reprendre son cabinet. Mais le docteur va garder son logement, nous devrons donc nous trouver une maison. Je ne sais pas encore à quoi elle ressemblera, ni où elle sera vraiment, mais j’ai en tête la maison de mes rêves, déjà toute décorée : un minuscule et exquis château en Espagne.

— Où allez-vous faire votre voyage de noces ? demanda Diana.

— Nulle part. Ne prends pas cet air horrifié, Diana chérie. On dirait Madame Andrews. Elle ne manquera pas de me faire remarquer avec dédain que les personnes qui ne peuvent se permettre un “voyâââge” de noces font bien de ne pas en faire, et puis elle me rappellera que Jane a fait le sien en Europe. Je veux passer ma lune de miel à Four Winds, dans ma propre maison.

— Et tu as décidé de ne pas avoir de demoiselle d’honneur ?

— Je n’avais pas le choix. Phil, Priscilla, Jane et toi m’avez toutes devancée en matière de mariage ; et Stella est institutrice à Vancouver. Je n’ai pas d’autres âmes sœurs et je ne veux pas d’une demoiselle d’honneur qui n’en soit pas une.

— Mais tu vas porter un voile, quand même ? demanda Diana d’un ton inquiet.

— Oui, bien sûr. Sans ça, je n’aurais pas réellement l’impression d’être une mariée. Je me souviens avoir dit à Matthew, le soir où il m’a amenée à Green Gables, que je ne pensais pas me marier un jour parce que j’étais trop ordinaire pour que quelqu’un veuille m’épouser, à l’exception, peut- être, d’un missionnaire étranger. Je m’étais mis en tête qu’un missionnaire étranger ne pouvait pas se permettre d’être difficile sur l’apparence d’une femme s’il voulait qu’elle risque sa vie au milieu de cannibales. Tu aurais dû voir celui que Priscilla a épousé. Il était aussi beau et ténébreux que ces prétendants imaginaires que nous projetions autrefois d’épouser, Diana ; c’était l’homme le mieux habillé que j’aie jamais rencontré, et il s’extasiait sur la “délicate beauté dorée” de Priscilla. Mais bien sûr, il n’y a pas de cannibales au Japon.

— Quoi qu’il en soit, tu as une robe de mariée idyllique, soupira Diana, en extase. Tu vas être une parfaite reine dedans, tu es si grande et si élancée. Comment fais-tu pour rester aussi fine, Anne ? Je suis plus grosse que jamais, bientôt, je n’aurai même plus de taille.

— Il semblerait que la corpulence et la minceur soient une question de prédestination. En tout cas, Madame Andrews ne peut pas te dire ce qu’elle m’a dit quand je suis rentrée de Summerside : “Eh bien, Anne, vous êtes toujours aussi maigre.” Ça paraît romantique d’être élancée, mais maigre a un arrière-goût très différent.

— Elle a également évoqué ton trousseau. Elle a admis qu’il était aussi beau que celui de Jane, alors que Jane avait épousé un millionnaire et que toi, tu ne te mariais qu’à un “pauvre jeune docteur sans le sou”. »

Anne éclata de rire.

« Mes robes sont belles. J’aime les jolies choses. Je me sou- viens de la première jolie robe que j’aie jamais eue : celle en lin marron que Matthew m’avait offerte pour le récital de l’école. Avant ça, tout ce je possédais était si laid. Il m’a semblé que je pénétrais dans un nouveau monde ce soir-là.

— C’est ce soir-là que Gilbert a récité “Bingen sur le Rhin” et qu’il a regardé droit dans ta direction en disant : “Il y en a une autre, pas une sœur.” Et tu étais si furieuse quand il a placé la rose qui était tombée de tes cheveux dans la poche de son gilet. À ce moment-là, tu étais loin d’imaginer que tu l’épouserais un jour !

— Oh, eh bien, voilà un autre exemple de prédestination»», rit Anne en descendant du grenier.

 

Michael McDowell

Prologue
de
Blackwater

À l’aube du dimanche de Pâques 1919, le ciel au-dessus de Perdido avait beau être dégagé et rose pâle, il ne se reflétait pas dans les eaux bourbeuses qui noyaient la ville depuis une semaine.

Immense et rouge orange, le soleil rasait la forêt de pins accolée à ce qui avait été Baptist Bottom, le quartier où les Noirs affranchis s’étaient installés en 1895, et où leurs enfants et petits-enfants vivaient encore.

Désormais, s’étendait à perte de vue un magma fangeux de planches, de branches d’arbres et de carcasses d’animaux. Du centre-ville, ne surnageaient que la tour carrée de la mairie et le premier étage de l’hôtel Osceola.

Seule la mémoire aurait pu attester de l’existence des rivières Perdido et Blackwater qui, à peine une semaine plus tôt, parcouraient encore la bourgade.

Les douze cents habitants s’étaient tous réfugiés sur les hauteurs. À présent, la ville se décomposait sous une vaste étendue d’eau noire et puante qui commençait seulement à refluer.

Les frontons, pignons et cheminées qui n’avaient pas été arrachés et emportés par le courant saillaient de la surface sombre et luisante tels des signaux de détresse de pierre, de brique et de bois ; si bien que les branchages et les déchets non identifiés – bouts de vêtements, débris de meubles – qui frôlaient leurs appels à l’aide muets, s’y accrochaient dans leur dérive, comme autant d’anneaux de crasse autour de doigts tendus.

L’eau noire lapait paresseusement les façades en brique de l’hôtel de ville et de l’Osceola. À part ça, les flots étaient silencieux et immobiles.

Qui n’a pas vécu une inondation de cette ampleur s’imaginera que les poissons nagent librement à travers les fenêtres brisées des maisons, mais ce n’est pas le cas. Les vitres ne cèdent pas. Quelle que soit la solidité d’une bâtisse, l’eau s’infiltre toujours par le plancher ; invariablement, un cellier sans fenêtre comme un porche ouvert aux quatre vents seront inondés.

Les poissons s’en tiennent à leurs cours, inconscients des mètres de liberté supplémentaire déployés au-dessus d’eux. Les eaux d’une crue sont sales et pleines de choses sales ; les poissons-chats et les brèmes, désorientés par l’obscurité nouvelle, s’échinent à nager en cercle autour des rochers, des algues et des jambages de ponts qui leur sont familiers.

Si quelqu’un s’était tenu dans la petite pièce située sous l’horloge dans la tour de l’hôtel de ville, à regarder par la meurtrière est, il aurait vu approcher sur la surface huileuse de ces eaux nauséabondes, comme émergeant des décombres de la nuit, un canot solitaire avec deux hommes à son bord.

Mais il n’y avait personne dans cette pièce, et la poussière sur le sol de marbre, les nids d’oiseaux dans la charpente ou le murmure d’agonie des derniers rouages à n’avoir pas encore rendu l’âme demeurèrent inaltérés. Qui aurait pu remonter le mécanisme de l’horloge alors que la ville avait été entièrement évacuée pendant la crue ?

Aussi le canot solitaire poursuivit-il sans témoin sa navigation solennelle. Il arrivait lentement du nord-ouest et des riches demeures des propriétaires des scieries, elles aussi reposant sous les eaux de la Perdido. L’embarcation à rame, peinte en vert – fait étrange, tous les canots du coin arboraient la même couleur –, était manœuvrée par un Noir dans la trentaine, tandis qu’assis à la proue se trouvait un Blanc, de quelques années son cadet.

Les deux hommes gardaient le silence, médusés par le tableau irréel qu’offrait la ville – où ils étaient nés et avaient grandi – noyée sous plus de cinq mètres d’eau fétide. Depuis la première Pâques à Jérusalem, nul soleil ne s’était levé sur un spectacle aussi désolant, ni n’avait suscité autant de désespoir dans le cœur des témoins de cette aube naissante.

« Bray, dit le Blanc, rompant le silence. Dirige-toi vers l’hôtel de ville.

— Monsieur Oscar ! On sait pas ce qu’y a là-dedans. »

L’eau était montée jusque sous les fenêtres du premier étage.

« Je veux voir justement. On y va. »

À contrecœur, Bray orienta le canot d’une poussée ferme et vaguement impétueuse. Ils abordèrent le bâtiment en heurtant la balustrade du balcon.

« Vous allez quand même pas entrer ? », objecta Bray lorsque Oscar Caskey saisit l’imposant garde-corps.

Ce dernier fit non de la tête. La crue avait couvert la rambarde d’un dépôt gluant. Il voulut s’essuyer la main sur son pantalon, mais ne réussit qu’à y répandre un peu de pestilence.

« Approche-toi de cette fenêtre. »

Bray guida l’embarcation jusqu’à la première ouverture à droite du balcon.

Le soleil n’avait pas encore atteint cette partie du bâtiment, aussi le bureau – qui devait être celui de l’officier d’état civil – demeurait-il dans la pénombre. Le plancher n’était plus qu’une mare obscure. Le mobilier était renversé, et tables et chaises se trouvaient dispersées çà et là.

Des meubles, éventrés sous la pression, débordait une bouillie administrative détrempée. Partout s’étalaient des liasses de documents officiels en décomposition. Une demande rejetée d’inscription sur les listes électorales pour les scrutins de 1872 était venue se coller sur le bord de la fenêtre ; Oscar réussit même à déchiffrer le nom renseigné.

« Vous voyez quoi, Monsieur Oscar ?

— Pas grand-chose, des dégâts. Des soucis quand l’eau va baisser.

— C’est toute la ville qui va avoir des soucis quand l’eau va baisser. On devrait pas rester là, Monsieur Oscar. On pourrait tomber sur n’importe quoi.

— Et sur quoi est-ce qu’on pourrait tomber ? », rétorqua Oscar en se tournant vers lui.

Bray Sugarwhite était employé par les Caskey depuis qu’il avait huit ans. Il avait été embauché comme compagnon de jeu pour Oscar, alors âgé de quatre ans, avant de servir de garçon de courses, puis de jardinier en chef. Sa femme, Ivey Sapp, officiait comme cuisinière pour la famille.

Bray continua à ramer le long de Palafox Street. Oscar scrutait la rue de gauche à droite, essayant de se remémorer si le salon du barbier était muni d’un fronton triangulaire surmonté d’une boule en bois sculpté, ou si cet ornement appartenait à la boutique de robes de Berta Hamilton.

Cinquante mètres plus loin, on apercevait l’hôtel Osceola, dont l’enseigne emportée deux jours plus tôt devait, à cette heure, avoir éventré le flanc d’un bateau de pêche à la crevette, à dix kilomètres au large du golfe du Mexique.

« On va plus regarder nulle part, pas vrai, Monsieur Oscar ? », demanda Bray avec appréhension tandis qu’ils approchaient de l’hôtel.

À la proue, Oscar examinait les environs.

« Je crois que j’ai vu quelque chose bouger derrière l’une de ces fenêtres ! s’écria-t-il.

— C’est le soleil, dit précipitamment Bray. C’est juste le soleil qui tape contre les carreaux.

— Non, ce n’était pas un reflet. Bray, rame vers le coin là-bas. Fais ce que je te dis.

— Je vais pas le faire.

— Si, Bray, tu vas le faire, dit Oscar sans même se retourner. Alors ne discute pas. Rame jusque là-bas.

— Je vais pas regarder là-dedans… », souffla Bray à voix basse. Puis, plus fort, alors qu’il changeait de cap et ramait en direction de l’Osceola : « C’est juste des rats. Quand l’eau a commencé à monter à Baptist Bottom, je les ai vus sortir de leurs trous et se percher sur les palissades pour s’enfuir. Ces bestioles savent se mettre au sec. Et puis, tout le monde est parti de Perdido mercredi dernier. Y a rien d’autre qu’eux dans cet hôtel. C’est malin, un rat. »

Le canot cogna la façade est du bâtiment ; les vitres réfléchissaient les rayons rouges et aveuglants du soleil. Oscar regarda par la fenêtre la plus proche.

La totalité du mobilier de la petite chambre – le lit, la commode, l’armoire, l’évier et le portemanteau – était entassée au centre de la pièce, comme si les meubles avaient été pris dans un maelström qui se serait ensuite évacué par le plancher. Tout était couvert de boue. Encrassé et raide, un tapis gisait replié sur lui-même contre la porte. Dans la pénombre, Oscar ne parvenait pas à distinguer sur le papier peint la trace laissée par l’eau à son niveau le plus haut.

Le tapis remua. Oscar s’écarta vivement lorsque deux gros rats émergèrent de l’un de ses replis avant de filer vers la montagne de meubles au milieu de la chambre.

« Des rats ?! s’exclama Bray. Vous voyez ? Je vous l’avais dit, Monsieur Oscar, y a rien que des rats là-dedans. On ferait mieux de partir. »

Sans répondre, Oscar se leva et, saisissant un bout du store déchiqueté qui pendait du balcon voisin, tira l’embarcation vers le coin de l’hôtel.

« Bray, c’est celle-là, c’est la fenêtre où j’ai vu quelque chose bouger. C’est passé juste derrière. Et crois-moi, ce n’était pas un rat, pour la simple raison qu’il n’en existe pas d’aussi gros.

— Les rats ont trouvé plein à manger dans l’inondation », répliqua Bray. Ce qui laissa Oscar perplexe.

Se penchant en avant, il agrippa l’appui en béton et scruta la pièce au-delà des vitres maculées.

La chambre d’angle semblait avoir été épargnée. Impeccablement fait, le lit était bien aligné contre le mur et le tapis soigneusement disposé devant. La coiffeuse, la commode et le meuble de toilette étaient également à leur place. Rien n’était tombé ou ne s’était cassé.

À l’endroit où le soleil illuminait un large pan de sol, Oscar nota que le tapis paraissait humide ; il fut forcé de conclure que la crue s’était bel et bien infiltrée par le plancher.

Que le mobilier de cette chambre soit resté intact alors que celui de la chambre d’à côté avait été brisé, entassé et, ultime outrage, souillé de boue noire, constituait un parfait mystère pour Oscar.

« Bray, c’est à n’y rien comprendre.

— Y a rien du tout à comprendre. Et puis, je sais même pas de quoi vous parlez.

— Tout est en ordre, là-dedans. Il n’y a que le plancher qui semble un peu mouillé », dit Oscar en se retournant vers Bray, lequel secoua la tête et réitéra son désir de s’éloigner au plus vite de cet endroit à moitié submergé. Il craignait qu’Oscar se mette en tête de faire le tour du bâtiment pour inspecter chaque fenêtre.

Oscar tourna le dos à son compagnon afin de s’écarter du mur en prenant appui sur le rebord. Il jeta un dernier coup d’œil dans la chambre et bascula soudain en arrière avec un cri étranglé.

Dans cette pièce, clairement inoccupée une poignée de secondes plus tôt, se trouvait à présent une femme. Elle était tranquillement assise au bord du lit, dos à la fenêtre.

Sans attendre qu’Oscar donne d’explications à sa frayeur, et n’en cherchant aucune, Bray se jeta sur la rame et commença à s’éloigner de l’hôtel.

« Arrête ! Retournes-y tout de suite ! s’écria Oscar quand il se fut remis de ses émotions.

— Pas question, Monsieur Oscar.

— C’est un ordre ! »

La mort dans l’âme, Bray dirigea à nouveau le canot vers l’Osceola. Oscar s’apprêtait à agripper le mur quand la fenêtre s’ouvrit.

Bray se figea, la rame plongée dans l’eau. Le bateau heurta la façade, le choc manquant de les renverser.

« J’ai tant attendu… », annonça la jeune femme qui se tenait dans l’encadrement.

Elle était grande, mince, pâle, altière et belle. Ses épais cheveux roux ramassés en un chignon vaporeux étaient d’un intense rouge argileux. Elle portait une jupe sombre et un chemisier blanc. Une broche rectangulaire d’or et de jais était fixée au col de sa blouse.

« Mais qui êtes-vous ?! demanda Oscar avec stupéfaction.

— Elinor Dammert.

— Mais enfin, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Dans cet hôtel ?

— Oui.

— J’ai été surprise par la montée des eaux. Je n’ai pas réussi à m’échapper.

— Tout le monde est parti, objecta Bray. Soit ils ont filé, soit on est v’nu les chercher. Mercredi dernier.

— On m’a oubliée, répondit Elinor. Je dormais. On a oublié que j’étais là. Je n’ai pas entendu les appels.

— La cloche a sonné pendant deux heures, dit Bray d’un ton suspicieux.

— Est-ce que vous allez bien ? demanda Oscar. Depuis combien de temps êtes-vous là ?

— Comme le dit votre ami, depuis mercredi. Au moins quatre jours. J’ai passé tout ce temps à dormir. Il n’y a pas grand-chose à faire dans ce genre de situation. Est-ce que vous auriez quelque chose dans votre canot à me donner ?

— À manger ? demanda Oscar.

— On a rien, répondit sèchement Bray.

— Nous n’avons rien du tout, renchérit Oscar. Je suis désolé, nous aurions dû être plus prévoyants.

— Pourquoi donc ? dit Elinor. Vous ignoriez que quelqu’un pouvait encore se trouver là, n’est-ce pas ?

— Ça, c’est sûr ! lança Bray d’une voix qui suggérait que leur découverte n’avait rien d’heureux.

— Chut ! intima Oscar, aussi confus que déconcerté par la grossièreté de Bray. Est-ce que vous allez bien ? répéta-t-il. Qu’avez-vous fait quand l’eau est montée ?

— Rien du tout, répondit Elinor. Je suis restée assise sur le lit en attendant que quelqu’un vienne me chercher.

— La première fois que j’ai regardé par la fenêtre, vous n’étiez pas là. La chambre était vide.

— J’étais là. Seulement vous ne m’avez pas vue. Peut-être à cause du reflet. J’étais assise juste là. Je ne vous ai pas entendus arriver. »

Il y eut un silence. Bray scrutait Elinor d’un air de profonde méfiance. Menton baissé, Oscar se demandait quoi faire.

« Est-ce qu’il y aurait une place pour moi dans ce canot ? fit Elinor au bout d’un moment.

— Bien sûr ! s’exclama Oscar. Nous allons vous emmener. Vous devez être affamée.

— Rapprochez le canot, dit Elinor à Bray. Là, juste en dessous, que je puisse descendre. »

Bray s’exécuta. Une main sur le mur, Oscar se leva et tendit l’autre à Elinor. Elle souleva sa jupe et enjamba gracieusement l’appui. Visiblement à l’aise, et sans laisser paraître le moindre signe de la détresse qu’elle avait dû ressentir pendant ces quatre jours de complète solitude dans une ville presque entièrement sous les eaux, Elinor Dammert se glissa à bord, entre Oscar Caskey et Bray Sugarwhite.

« Mademoiselle Elinor, je m’appelle Oscar Caskey et lui, c’est Bray. Il travaille pour ma famille.

— Comment allez-vous, Bray ? s’enquit Elinor en lui souriant.

— Ça va bien, m’dame, répondit Bray avec un ton et une moue qui évoquaient le contraire.

— Nous allons vous emmener en lieu sûr, dit Oscar.

— Est-ce qu’il y aurait de la place pour mes bagages ? demanda Elinor tandis que Bray écartait d’un coup de rame le canot de la façade en brique.

— Je crains que non, dit Oscar. Il y en a déjà à peine pour nous trois. Mais vous savez, dès que Bray nous aura débarqués, il reviendra chercher vos affaires.

— Hors de question que j’entre là-dedans ! protesta ce dernier.

— Bray, tu fais ce que je te dis. Tu imagines ce que Mademoiselle Elinor a subi pendant quatre jours ? Alors que toi, Maman, Sister et moi on était confortablement au sec ? Qu’on profitait de trois repas par jour tout en nous plaignant de n’avoir emporté que deux jeux de cartes au lieu de quatre ? Tu as pensé à ce que Mademoiselle Elinor a dû ressentir, seule dans cet hôtel alors que tout était inondé ?

— Bray, coupa Elinor Dammert, je n’ai que deux petites valises. Elles sont posées sur le sol, pile sous la fenêtre. Vous n’aurez qu’à tendre la main pour les attraper. »

Enfermé dans son mutisme, Bray ramait en sens inverse du trajet qu’Oscar et lui avaient emprunté à l’aller. Il fixait le dos de la jeune femme qui jamais, ô grand jamais, n’aurait dû se trouver là où on l’avait trouvée.

Assis à l’avant, Oscar cherchait désespérément quelque chose à dire, mais rien ne lui venait – du moins, rien qui puisse justifier qu’il tourne la tête par-dessus son épaule pour adresser une parole maladroite à Mademoiselle Elinor.

Par chance, ainsi qu’il s’en fit intérieurement la remarque, alors qu’ils passaient devant l’hôtel de ville, la carcasse d’un gros raton laveur remonta soudain à la surface, ce qui donna l’occasion à Oscar d’expliquer que les porcs, dans leur tentative de nager pour échapper à la crue, s’étaient ouvert la gorge avec leurs pattes avant. On ignorait si tous s’étaient noyés ou avaient saigné à mort. Mademoiselle Elinor sourit et acquiesça sans dire un mot.

Oscar n’ajouta rien de plus, ne se tournant à nouveau que lorsque l’embarcation passa devant sa maison. « C’est là que je vis », dit-il en pointant l’étage de l’imposante demeure, elle aussi inondée, de la famille Caskey. Mademoiselle Elinor hocha poliment la tête et déclara que c’était une très belle et très grande maison, et qu’elle souhaitait pouvoir la visiter à l’occasion, lorsqu’elle ne serait plus inondée. Oscar accueillit chaleureusement ce souhait – pas Bray.

Quelques minutes plus tard, Bray accosta entre deux racines émergées d’un grand chêne de Virginie qui marquait la limite nord-ouest de la ville. Un pied en équilibre sur la souche, Oscar sortit du canot et aida Mademoiselle Elinor à débarquer au sec.

« Merci, dit cette dernière en se tournant vers Bray. Je vous suis très reconnaissante d’aller récupérer mes affaires. Ces deux bagages, c’est tout ce que je possède, Bray. Sans eux, je n’ai plus rien. Ils sont posés tout près de la fenêtre, vous n’aurez qu’à tendre le bras. »

Puis, elle et Oscar se mirent en chemin pour l’église Zion Grace, vers les hauteurs, à un kilomètre et demi, où les grandes familles de Perdido avaient trouvé refuge.

Un quart d’heure plus tard, Bray abordait à nouveau la façade de l’Osceola. Le temps d’effectuer l’aller-retour, l’eau avait déjà baissé de plusieurs centimètres. Il resta assis un long moment à fixer l’ouverture béante dans l’espoir de rassembler assez de courage pour y passer un bras et récupérer les bagages.

« Je meurs de faim ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce que cette femme a bien pu manger ? » S’enhardissant de sa propre voix, et bien que sa remarque ait touché à une partie déplaisante du mystère qui, il en avait l’intuition, auréolait Elinor Dammert, il fit pivoter le canot de manière à s’adosser au mur en brique. Se retenant à l’appui, il passa rapidement son autre bras à l’intérieur.

Ses doigts se refermèrent sur la poignée d’une valise qu’il sortit d’un geste brusque et lança dans l’embarcation. Il prit une profonde inspiration et recommença l’opération.

Sa main ne rencontra rien.

Il la retira à la hâte. Les yeux plissés, il fixa un instant le soleil, tendit l’oreille sans percevoir autre chose que le crissement du canot contre les briques rouges, et allongea à nouveau le bras, sondant l’espace sous la fenêtre. Aucune autre valise.

Il n’avait d’autre choix à présent que de regarder dans la chambre : glisser sa tête par la fenêtre et scruter la pièce, à la recherche du second bagage de Mademoiselle Elinor.

Avec la désagréable conscience d’être, à cet instant précis, le seul être humain de tout Perdido, Bray se rassit dans le canot pour réfléchir à la situation.

Il se pouvait qu’en lançant un coup d’œil là-dedans, il aperçoive la valise à sa portée. C’était le plus probable et il serait alors capable de la récupérer comme il l’avait fait pour l’autre. Mais il se pouvait, aussi, qu’elle soit hors de portée ; il lui faudrait alors se hisser dans la chambre. Et ça, pas question – mais peu importait, après tout il pourrait toujours dire à Monsieur Oscar qu’il n’avait pas pu sortir du canot, n’ayant pas trouvé d’endroit où l’amarrer.

Bray se remit debout et assura son équilibre en se maintenant à la façade. Il regarda par la fenêtre, mais ne vit l’autre bagage nulle part. Il n’était tout simplement pas là.

Sans réfléchir, la curiosité l’emportant sur la peur, il se pencha à l’intérieur et vérifia le long du mur.

« Seigneur ! Monsieur Oscar, murmura-t-il, répétant le laïus qui lui vaudrait le pardon pour avoir échoué à ramener les deux bagages. J’ai regardé partout, et il était pas là. J’aurais bien cherché dedans mais y avait rien pour s’amarrer, je… »

C’était faux, il aperçut une attache de métal autour de laquelle le cordon du store avait été fixé. Bray maudit ses yeux. Impossible de mentir à Monsieur Oscar, qu’importe ce qu’il ressentait.

Maudissant de nouveau ses yeux et son incapacité à ne rien dire d’autre que l’absolue vérité, il enroula la cordelette d’amarrage autour de l’attache. Lorsque le canot fut solidement arrimé, il passa avec précaution sa jambe par-dessus le rebord et, d’un bond souple, atterrit dans la chambre.

Le tapis était trempé. L’eau s’étalait en flaques nauséabondes sous ses bottes. Baigné de la lumière matinale, Bray s’approcha du lit sur lequel Elinor était assise lorsque Oscar l’avait vue. Tâtonnant, il se risqua à presser le couvre-lit. Lui aussi était gorgé d’eau et recouvert d’une matière sombre et gluante. Bien que la pression soit légère, une petite flaque trouble se forma sous son doigt.

« Le sac était pas là », dit Bray tout haut, répétant une nouvelle fois la conversation qu’il aurait avec Oscar. « Pourquoi est-ce que tu n’as pas regardé sous le lit ? », répliqua ce dernier par la voix de Bray.

Bray se pencha. De grosses gouttes sales s’écoulaient des franges du couvre-lit. Sous le sommier, s’était formée une nappe d’eau croupie. « Bon sang… Où c’est que cette femme a dormi ? », siffla-t-il, horrifié. Il se retourna. Pas de bagage. Il alla à la commode et l’ouvrit. Rien, excepté trois centimètres d’eau dans chaque tiroir.

Il n’y avait pas de penderie, aucun endroit où cacher une valise – à supposer que Mademoiselle Elinor ait volontairement cherché à la lui dissimuler, or elle avait insisté pour qu’il retourne chercher ses affaires. « Bon Dieu, Monsieur Oscar ! Quelqu’un est passé et l’a volée ! »

Il revenait sur ses pas quand Oscar, toujours par la voix de Bray, demanda : « Bray, pourquoi tu n’as pas regardé dans le couloir ? »

« Parce que, murmura Bray, cette vieille chambre est déjà assez affreuse… »

La porte qui donnait sur le couloir était fermée, mais la clé était dans la serrure. Bray s’avança et tourna la poignée. C’était verrouillé, aussi essaya-t-il la clé, également poisseuse. La porte s’ouvrit.

Il examina le long couloir désormais dénué de tapis. Aucune valise. Il marqua une pause, attendant que la voix d’Oscar lui ordonne de poursuivre ses recherches. Mais rien ne vint. Bray poussa un soupir de soulagement et referma doucement. Il retourna à la fenêtre, qu’il enjamba avec précaution pour descendre dans le canot.

Il dénouait lentement l’amarre, savourant le sentiment d’être sorti sain et sauf de cette pénible aventure, quand il remarqua ce qu’il n’avait pas vu jusqu’alors : le soleil éclairait à présent la trace laissée par l’eau sur le papier peint. Elle se situait à plus de cinquante centimètres au-dessus du lit fait avec soin d’Elinor Dammert.

Si l’eau était montée aussi haut, comment cette femme avait-elle fait pour survivre ?