Jonathan Miles

Tu ne désireras pas

Il n’avait vraiment pas eu le temps de freiner. Au moment où Elwin avait vu le chevreuil, qui traversait tranquillement la route 202, la bête était à moins d’un mètre de ses phares halogènes, l’étourderie des derniers instants de l’animal illuminée par les projecteurs de la Jeep Cherokee. Boum:!

Il sentit sa tête et ses épaules projetées en avant quand il heurta la bête de profil, collision frontale d’une perfection improbable qui projeta le chevreuil loin, loin devant sur la route, glissant sur le flanc, les pattes écartées, tournoyant sur l’asphalte, tout droit pendant un certain temps avant de perdre peu à peu la vitesse impulsée par la collision, pour finir sur le talus enneigé de la grand-route tel un lancé de bowling raté qui finit lamentablement dans la gouttière.

Elwin, pour sa part, ne s’était même pas rendu compte qu’il s’arrêtait avant de se trouver effectivement à l’arrêt:; c’était un autre lui-même, son double sous  adrénaline, qui avait enfoncé la pédale de frein et braqué pour faire échouer la Jeep sur le bas-côté. Il avait la poitrine écrasée contre le volant, les yeux écarquillés, avec pour seul indice que sa vie n’était pas interrompue les petits halos de buée dont sa respiration constellait le pare-brise.

En reprenant un peu ses sens, il perçut un léger cliquètement provenant du devant de la Jeep, quelque chose comme un ventilateur qui broierait du plastique. Il fit un geste pour couper le contact, mais se ravisa, en se disant avec angoisse que le moteur pourrait bien ne pas repartir. Au sol, blafard dans la lumière des phares, le chevreuil était immobile, son ventre d’albâtre face à lui. S’il te plaît, se mit à penser Elwin. Ne bouge pas. Sois mort. Sois mort.

Trente-huit ans de permis de conduire, dont les trois derniers dans ces coins du New Jersey infestés de cervidés, et pourtant jamais Elwin Cross Junior n’avait connu de collision avec une de ces bestioles. Mieux encore, jamais dans ses souvenirs il n’en avait évité sur la route, même s’il en voyait presque chaque nuit à son retour de Newark, qui broutaient paisiblement l’herbe des bas-côtés, ou qui traversaient au triple galop le parcours de golf de Mor­ristown, en troupeaux entiers, si majestueux qu’il ne pouvait ­s’empêcher de penser au mot Serengeti.

Au fusil, et plus tard à l’arc de compétition, il en avait tué peut-être une douzaine dans sa vie, mais ça, c’était il y a des années, quand il était étudiant et vivait en communauté, enfin un truc vaguement communautaire, dans la Skippack Valley en Pennsylvanie, singeant maladroitement Thoreau, avec ses cheveux longs qu’il écartait de ses yeux pour étudier la série d’ouvrages Foxfire sur les Appalaches comme s’il s’agissait de rouleaux talmudiques. Voyons, réfléchit-il, c’était il y a environ… 75 kg et 300 passages chez le coiffeur.

Moteur toujours en marche, il descendit de la Jeep pour voir l’étendue des dégâts. Calandre bien amochée, un des phares qui pendait de son logement, mais globalement, pas aussi désastreux qu’il avait pu le craindre. Il tapota le capot comme s’il félicitait un bon toutou.

Un camion chasse-neige passa à toute allure, soulevant dans son sillage une gerbe salée, puis ce fut une berline, mais la 202 était inhabituellement calme, ce soir. Ou plutôt ce matin, se dit soudain Elwin, quelque peu contrarié, après avoir consulté sa montre. Il était presque une heure.

Il n’avait pas vraiment prévu de se coucher si tard, c’était juste au départ un dîner entre camarades avec Fritz, son collègue du département, dans un restaurant portugais du quartier populaire d’Ironbound à Newark, pour discuter du projet linguistique Terascale dont Fritz était le porteur.

Et puis voilà qu’à peine les amuse-gueules entamés, ce dernier lui avait annoncé que lui et Annette se séparaient, ce qui avait transformé le repas en une séance de quatre heures de thérapie, arrosées à l’excès de deux bouteilles d’un rouge du Douro assez moyen, qu’Elwin regrettait amèrement à présent.

Depuis quelque temps, il picolait beaucoup trop, et beaucoup trop mal, trop stupidement, comme ses étudiants, quoi, même si lui, contrairement à eux, c’était essentiellement seul dans son coin:; et finalement, il s’était fait une joie à l’idée d’une soirée bien sage entre amis.

Un petit verre de vin, une assiette de patates et bacalao (dont il avait bien l’intention de ne manger que la moitié, comme le recommandait son régime du moment:; raté, là aussi), une discussion professionnelle anodine avec Fritz, dont la compagnie était, de notoriété publique, si assommante qu’elle ne posait aucun danger à l’ambition d’Elwin:: être endormi à 22 h 30 au plus tard. Et puis voilà qu’était venue la soudaine déclaration,:« Annette me quitte.:» Suivie des questions:: d’abord Fritz,:« Comment je fais, maintenant:?:», puis le serveur,:« Une autre bouteille, messieurs:?:»

C’était la deuxième fois en un mois qu’il avait été forcé de jouer les conseillers conjugaux:: à Halloween, c’était Rochelle, sa secrétaire, qui avait fait irruption dans son bureau, sanglotant que son mari, dont elle était séparée, venait de modifier son profil Facebook, passant, à la rubrique situation amoureuse, de marié à célibataire, détruisant d’un seul clic tous ses espoirs de rabibochage.

Elle était habillée en sorcière ce jour-là, avec chapeau pointu et tout le barda, et plus elle essuyait ses larmes, plus elle empilait les Kleenex sur son bureau, maculés, mais de moins en moins, d’une couche verdâtre de maquillage. À un moment, dans l’espoir de la faire rire pour oublier un peu, Elwin lui avait lancé:::« Hé, vous fondez, là:!:»

Pour seule réaction elle l’avait fixement regardé, les lèvres boudeuses, soupirant par un nez encore à moitié vert. Tout ce qu’elle avait pu obtenir de lui, en fait de bons conseils, ce fut quelque chose du genre:« Oh, les choses vont s’arranger:», qui en plus d’être affreusement banal, était très probablement faux. C’était cependant le mieux qu’il pouvait faire:: pour Rochelle, et, ce soir encore, pour Fritz.

Ce qu’Elwin retenait de tout ça, c’était qu’il était à présent considéré comme l’expert du département en matière de mariage qui bat de l’aile, en raison de sa séparation qui n’en finissait pas d’avec Maura. Beau compliment, mais totalement nidiot, un peu comme dire que le chevreuil étalé sur la congère était à présent expert en collisions.
Était-il au-dessus de la limite légale d’alcoolémie:? Peu de chances, se disait-il.

Ce pauvre Fritz, nouvel orphelin conjugal, c’était lui qui allait vraiment ressentir les effets de la picole dans quelques heures. Mais Elwin n’avait aucune idée du taux d’alcool sanguin autorisé par la loi ces derniers temps, alors peut-être que si après tout.

Jamais depuis un bon quart de siècle, il n’avait eu besoin de faire attention à son alcoolémie, et encore, ça remontait à une époque où, de toute façon, personne n’y faisait attention, une époque où les histoires de rouler-bourré faisaient les délices des émissions de variétés à la télé, avec le public qui se tordait de rire à écouter Peter O’Toole raconter au Johnny Carson Show comment il avait démoli un pont couvert avec une camionnette.

Il se dit qu’il était censé appeler la police de l’état pour signaler le chevreuil tué… mais qui sait si l’opérateur n’allait pas lui demander d’attendre sur les lieux de l’accident:? Est-ce qu’il lui faudrait remplir un constat:? Il se mit à imaginer la scène:: la lampe torche braquée dans ses yeux, le regard en biais du flic, et le si redouté:« suivez-moi jusqu’à ma voiture:», tant il avait vu d’adolescents arrêtés dans la même situation au bord de la route.

Tout ça par la faute de Fritz, se dit-il. Ou plutôt d’Annette, pas seulement parce qu’elle larguait Fritz, mais parce qu’elle lui avait dit qu’elle avait simulé, sans exception, tous ses orgasmes pendant leurs dix-sept années de mariage, et même les plus débridés, ceux qui faisaient cogner la tête de lit contre le mur pendant leur voyage de noces, et qui avaient rendu Fritz si fier qu’il n’avait mangé rien d’autre que des huîtres pendant le reste du séjour.

Elwin s’était tortillé comme un ver sur son siège pendant que Fritz lui racontait tout ça, allant même jusqu’à feindre des brûlures d’estomac soudaines après  l’histoire des huîtres pour s’échapper vers une épicerie juste en face dans la rue et faire semblant de s’avaler la moitié d’un tube de Rennie, en espérant que, dans l’intervalle, Fritz puisse se dire qu’à force de vider son sac, il avait remué des trucs pas très ragoûtants tout au fond.

Mais ce n’est qu’une fois dehors qu’il s’en était soudain rendu compte:: à la triste révélation des simulations d’Annette, il avait réagi en simulant lui-même un malaise physique. Il s’était sans aucun doute étreint la poitrine en respirant très fort de façon mélodramatique, pas très différemment d’Annette, finalement. Elwin en conçut une culpabilité qui fit gagner à Fritz deux heures supplémentaires de picole thérapeutique.

Il se mit à farfouiller dans la Jeep à la recherche d’un truc qu’il était bien certain de ne pas y trouver:: un couteau, c’eût été l’idéal, même s’il se serait accommodé de n’importe quel objet suffisamment coupant pour trancher la gorge du chevreuil. Malheureusement, la lame la plus affûtée que contenait le véhicule, c’était une raclette en plastique pour le pare-brise:; pas suffisant, c’était certain.

Il empoigna le démonte-pneu, mais davantage pour se rassurer que pour une quelconque utilité:; si elle était encore vivante, cette bestiole, il se sentait totalement incapable de la finir avec un démonte-pneu. Là, tout de suite, il était en mode coup de grâce, pas tueur de la Mafia.

Prudemment, il s’approcha du chevreuil. La route, du côté où il était arrêté, n’était bordée que de bois remontant à flanc de colline. De l’autre, celui où gisait l’animal, s’alignaient des maisons, mais les fenêtres étaient presque toutes obscures:; on n’apercevait que le rayonnement lumineux d’un écran de télévision à l’une d’elles, à l’étage, ténu et bleuté telle la flamme d’une veilleuse à gaz qui préserverait de la congélation les cerveaux des occupants des lieux.

Au passage d’une voiture, qui l’inonda d’abord d’un violent faisceau blanchâtre, puis d’une gerbe noire de neige fondue, il eut la vision du spectacle étrange qu’il pouvait donner:: un quinquagénaire obèse, un peu abîmé par le pinard, en manteau poil de chameau, qui traversait au petit trot la grand-route à une heure du matin, armé d’un démonte-pneu:; un côté pêche miraculeuse pour n’importe quel flic qui passerait par-là, mais bon, pas moyen de faire autrement.

Si toute cette affaire devait se terminer en délit de fuite, alors autant qu’il y ait une victime. Il ne pouvait pas décemment la laisser souffrir, cette bête, agoniser dans cette neige collante au clair de lune. D’autres que lui n’auraient pas hésité, peut-être. Mais pour lui, ça n’était pas une option.

Cependant le chevreuil était bien mort. En tout cas, il en avait l’air. Pour en être bien certain, Elwin se mit à quatre pattes pour poser l’oreille sur son poitrail, juste derrière une patte avant. Rien, pas même le moindre battement de cœur, seulement la densité immobile et tiède du corps sous lui. Il aperçut un téton rose vif qui dépassait du pelage blanc du ventre.

Une biche, se dit-il, ce qui ne fit qu’accroître sa tristesse. La mort au féminin, c’était toujours plus affligeant:; les mâles, on pouvait presque toujours se dire qu’ils l’avaient bien cherché, pour une raison ou une autre. Elle avait dû perdre la vie sur le coup, pensa-t-il, se représentant soudain cette:« vie:» comme un genre d’âme diaphane et vaporeuse que, lui répétaient les bonnes sœurs à son école primaire catholique, on exhalait du corps au moment exact de la mort, et qui montait en volutes vers son jugement telle une étincelle montant d’un feu de camp.

C’était une jeune bête, remarqua Elwin, maintenant à genoux, en passant la main sur son doux pelage couleur feu. Dans cette position, elle avait l’air d’être morte paisiblement… il se corrigea tout de suite:: c’était d’un anthropomorphisme odieux, car dans la nature il n’existe pas de mort paisible, surtout sur l’asphalte.

Quel gâchis, pensa-t-il. Mais quelle connerie de… gâchis. Refoulant une vague d’émotion nauséeuse (ou était-ce une vague de nausée émotionnelle:?), il se remit à maudire Fritz, pour immédiatement refouler aussi cette envie, après tout, Fritz en avait déjà plein
ses bottes karmiques.

Il se réchauffa les paumes sur la poitrine
de la biche, alors que des flocons s’accumulaient entre ses doigts. Les yeux de l’animal étaient encore ouverts, braqués sur les herbes mortes qui émergeaient de la neige juste au bord de la chaussée. C’est ce que les vautours allaient attaquer en premier, se dit-il. Les yeux ou l’anus… ils commençaient toujours par les parties les plus vulnérables.

Ce qui se passa ensuite, Elwin devait plus tard en rendre le
vin responsable, accusation faite un peu à la légère, quand même. Un jour, à la fac, il avait entendu un étudiant de première ou deuxième année raconter à un de ses amis qu’il était revenu habiter chez sa copine uniquement parce qu’il:« était bourré:».:« Quoi:? Après tout c’qu’elle t’a fait, merde:?:», s’était exclamé l’autre, à quoi le jeune homme avait répondu, en secouant la tête:::« J’en sais rien, mec. J’étais bourré.:»

Rien qu’à s’imaginer le gamin, les bras chargés de cartons pleins de vêtements et de cd, naviguant au radar dans une cage d’escalier dans un état d’inconscience alcoolique pour finir par entrer en titubant dans l’appartement, Elwin s’était mis à ricaner tout fort, tellement c’était grotesque.

Manifestement, l’étudiant n’avait pas le cran d’avouer à son copain qu’il était toujours amoureux de cette fille, qu’il lui avait pardonné, qu’il ne pouvait pas la quitter, et ce malgré tout ce qu’elle avait pu lui faire subir, jusque, mais pas y compris, simuler dix-sept ans d’orgasmes.

Pour lui, c’était tout simplement plus facile d’incriminer une cuite à la bière qui lui aurait fait perdre sa discrimination. Même chose pour Elwin et le chevreuil, même si sur le moment cela ne parut pas aussi évident.

Durant ses années Davy Crockett (comme le disait Maura), il se faisait un point d’honneur d’utiliser jusqu’au dernier morceau les cervidés qu’il tuait:: les ligaments du carré pour en faire du fil à pêche, les gaines des tendons pour en faire de la colle, le bout des pattes avec les sabots pour en faire des manches d’outils, les rognons à frire dans un peu de beurre.

Il n’avait aucun souvenir de la source précise de cette éthique puriste orthodoxe, du chapitre et du verset, Lévitique ou Lévitoc, qui avait bien pu lui ordonner de ne rien gaspiller de sa proie, pas même les rognons rances, à la consistance de caramel mou, d’un vieux cerf à la viande toute filandreuse, mais il était fort vraisemblable que tout cela trouvât son origine dans les textes indiens qu’il avait absorbés en écrivant sa thèse sur Ned Manx, le dernier locuteur du Xotc, un dialecte Pomo de ­Californie du Nord. Non pas que Manx lui-même y soit pour grand-chose, car le vieux (102 ans quand Elwin terminait sa thèse, mort à 104), adorait les Chicken McNuggets, les rediffusions de Columbo et un vin sirupeux fait maison, embouteillé en flacons d’un demi-litre qu’il balançait parfois, une fois vidés, par la fenêtre de la voiture quand Elwin le conduisait à Cloverdale voir ses petits-enfants.

Un jour, Elwin avait demandé à Manx, avec toutes les précautions d’usage, si balancer ainsi des détritus était bien ­compatible avec le concept Pomo de saltu,:« l’esprit du foyer:» dont était imprégné le sol ancestral. Saltu, avait répliqué Manx, ne s’appliquait pas à l’asphalte.

Donc, ce qui se passa ensuite, que le vin y soit pour quelque chose ou pas:: Elwin, se saisissant des deux pattes avant, commença à traîner l’animal en direction de la Jeep. Il n’était pas sûr du tout que la viande soit comestible, peut-être allait-il en trouver une partie, ou même la totalité, gorgée de sang suite au choc avec la Jeep:; qui plus est, il y avait des chances que des viscères aient éclaté, et que l’urine et les excréments se soient répandus à l’intérieur, ­commençant à la gâter:; mais tout de même, abandonner la biche là lui semblait criminel, même si, en vertu de la législation en vigueur, c’était son action qui était criminelle.

Il avait toujours entendu dire que la viande des cervidés tués sur la grand-route et ramassés par les patrouilles allait aux foyers pour sans-abri, mais ça c’était une gentille fable qui ne tenait pas la route une seconde si on y réfléchissait un peu:: qui donc alors était le légendaire boucher d’état qui séparait la bonne viande de la viande pourrie:? Quelle équipe de juristes d’état avait dépatouillé les redoutables conséquences légales qu’impliquait la viande pourrie servie dans les assiettes en plastique d’enfants sans abri:?

Non, tout ça, c’était un conte de fées analgésique que quelqu’un avait inventé pour rendre moins pénible le spectacle de ces bambis gisant, couverts de mouches, le sang au coin des lèvres, au bord de la Golden State Parkway. Elwin voyait très bien ce qui pouvait se passer, dans la vraie vie:: les ouvriers d’entretien qui balançaient les carcasses dans la benne remplie d’asticots d’un énorme camion orange, le chauffeur qui, Marlboro au bec et Supertramp à fond la caisse, relevait la benne une fois arrivé dans l’une ou l’autre des décharges de ­Meadowlands, et les bestioles qui glissaient du camion, enchevêtrement de pattes saisies par la rigidité cadavérique et de tripes éclatées, noircies par le soleil. On les enfouissait, comme tout le reste.

Quand il aperçut des phares qui s’approchaient à l’entrée d’une grande courbe vers le sud, Elwin laissa immédiatement tomber la biche pour se planter fermement les mains sur les hanches:; il alla même jusqu’à pousser un peu le cadavre de la pointe du pied, histoire d’en rajouter dans le rôle du badaud. Puis, tout aussi ­prestement, quand il vit que la voiture passait sans que les freins ne ­s’allument à l’arrière, il s’empara à nouveau des pattes avant et traversa la route aussi vite qu’il pouvait.

À présent, il était en territoire dangereux, et il le savait pertinemment. Si jamais par hasard un flic pointait son nez alors qu’il chargeait l’animal à l’arrière de la Jeep… ah, la vache, rien que d’imaginer le début du commencement des conséquences, sa vaste panse tressaillit violemment, secouant tout le vin du Douro à l’intérieur. Une fois la biche par terre derrière la Jeep, il s’arrêta un moment, haletant après cet effort, guettant les bruits de la circulation.

Il fallut quand même quelques secondes pour que cesse dans sa tête le clic-clic de panique, pour que les avertissements et récriminations que lui hurlaient ses régions sous-corticales sur le mode hystérique s’interrompent, et là:: silence, ou tout au moins ce qui pouvait passer pour du silence dans ce coin du New Jersey:: le bourdonnement grave et choral d’un million de pistons de moteurs, proches comme lointains, qui traversait la nuit, auquel se mêlaient autant de sons industriels, les gémissements et mugissements des scies circulaires, estampeuses, presses hydrauliques, bandes convoyeuses, turbines à charbon, plus le vrombissement des avions de ligne, par troupeaux entiers, tirant derrière eux d’invisibles traînées de condensation en direction de Newark, et les bzz-bzz entomologiques des hélicoptères passant en rase-mottes, tels des criquets, au-dessus de champs d’antennes radios et des motifs floraux dessinés par les sorties d’autoroute, le tout fusionné en un seul bourdonnement omniprésent, un smog sonore presque imperceptible, à moins de se trouver planté, seul et parcouru de frissons, sur le bord d’une grand-route déserte au creux d’une nuit neigeuse de novembre, avec une carcasse qui ­commençait à raidir dans la glace à ses pieds.

Elwin haletait comme s’il était au pôle Nord. Mais bon, la voie était libre. Vite, en profiter. Il leva le hayon de la Jeep et poussa les piles de papiers qui s’y entassaient:: le labo­rieux rapport de Fritz sur le projet Terascale, un paquet de copies d’étudiants sur la phonologie variable, une lettre de trois pages de Maura qu’il trouvait toujours aussi cryptique, même après l’avoir lue et relue une bonne douzaine de fois.

Il allait devoir expliquer à ses chères têtes blondes pourquoi il leur rendait leurs copies maculées de boue et de sang, et ça, ce n’était pas gagné. Et s’il leur disait, avec un coup d’œil appuyé, qu’un chien avait essayé de manger leur travail:? Oui, d’accord, mais ça n’expliquait pas le sang.:« Alors je l’ai tué:», pourrait-il ajouter, mais là il allait en prendre plein la gueule dans les évaluations étudiantes.

Un bras passé sous le cou de la biche et l’autre sous son ventre, Elwin la hissa à grand-peine dans la Jeep, remarquant deux choses au passage:: le cou tout flasque de la bête, signe qu’il était cassé, ce qui avait rendu la mort instantanée:; et que le petit crac discret qu’il venait d’entendre en provenance de sa propre colonne vertébrale, ce qui signifiait que, dans quelques instants funestes, si jamais il faisait un faux mouvement trop rapide, il pourrait bien se retrouver sur le dos dans la neige, juste sous le tuyau d’échappement tout brûlant et fumant, immobile, hurlant de douleur à la lune, avec le postérieur blanc et poilu d’une biche pendouillant à moitié de sa Jeep. Des façons de mourir pires que celle-là en temps de paix, il n’arrivait pas à en imaginer.

Il recula d’un pas pour tester sa colonne vertébrale en se tortillant aussi lentement qu’arythmiquement au bord de la route. Cette danse, c’était une perte de temps risquée, mais nécessaire. Dès qu’il reprit confiance en se disant que son dos n’allait pas le trahir, il poussa l’arrière-train de la biche pour faire entrer le tout dans
la Jeep, doucement quand même, car sa confiance restait limitée, et referma bruyamment le hayon.

Il monta précipitamment sur
son siège et boucla en vitesse sa ceinture, alors qu’une pensée lui traversait soudain l’esprit:: ce qu’il ressentait était très proche de ce que doit ressentir le conducteur du véhicule après un braquage. Il lui revint aussi qu’il avait laissé le démonte-pneu sur la route, mais ça, il allait devoir le sacrifier:: aucun braqueur, à moins d’être franchement crétin, ne refait irruption dans la banque pour récupérer un pistolet oublié. Et, de plus, il ne manqua pas de se dire que, tout d’un coup, et bizarrement, il s’amusait comme un petit fou, beaucoup plus que depuis bien longtemps.

« Mais qu’est-ce que je branle:?:», se demanda-t-il tout haut, avant d’éclater de rire malgré lui, et d’un rire si franc, si incontrôlable, qu’il dut se regarder dans le rétroviseur pour voir à quoi ressemblait le Professeur Elwin Cross Jr.,:« Grand Pacha:» (le titre préféré de Rochelle) du Centre Trueblood de Linguistique Appliquée de l’Université Marasmus, rigolard et dans un état d’euphorie si inhabituel.

Son verdict fut immédiat:: à un crétin, à un bouseux à gros cul du comté de Cumberland, tout frétillant d’avoir ramassé du gibier tué sur la grand-route et qui à présent n’allait pas pouvoir se coucher (ça, il n’y avait pas encore pensé) avant trois, quatre, peut-être cinq heures du matin, car il allait devoir dépouiller et découper un animal dont il n’était pas du tout sûr de tirer une seule livre de viande comestible, viande dont, de toute façon, il n’était pas non plus du tout sûr de vouloir.: « Mais qu’est-ce que je branle:?:», répéta-t-il, cette fois sur un ton maussade, et sans que ça ne déclenche de rigolade.

Bon, au moins, demain c’était Thanksgiving, premier jour des vacances d’automne à Marasmus, ce qui signifiait qu’il pouvait éventuellement faire la grasse matinée. Sauf qu’il ne pouvait même pas se souvenir de la dernière fois où il s’était réveillé après sept heures du matin (deux cents passages chez le coiffeur:? cent cinquante:?) Mais des grasses matinées, il pouvait en faire. Et c’est bien ça qui comptait à présent, se rassura-t-il::le potentiel. Le potentiel offert par la viande défoncée de la biche, le potentiel d’un repos ininterrompu, le potentiel du bonheur, de la lumière au bout du tunnel, des (c’était quoi déjà, ce truc qu’il avait sorti à Rochelle et à Fritz:?):« choses qui vont s’arranger:».

Il était 1:: 37 à l’horloge numérique de son tableau de bord quand Elwin arriva à la maison. Mais l’expression:« à la maison:» lui parut tout à coup bien peu adaptée pour ce lieu que Maura lui avait cédé:;:« à la maison:», ça s’appliquait quand elle y était (du moins, c’est ce qu’il avait toujours pensé), mais quand elle était partie, elle avait effacé le:« à la:» pour ne lui laisser qu’une simple maison.

Bref, c’était une bâtisse coloniale des années 1890, à trois étages, majestueuse et peut-être même ostentatoire à l’époque de sa construction, mais à force d’être divisée et subdivisée au cours des années, rafistolée et ratisfolée dans tous les sens, modernisée et plastifiée, à force de voir ses planchers couleur miel recouverts de couches et de couches de lino, les planches de pin de l’extérieur inhumées sous des plaques d’aluminium, les cheminées murées, un massif escalier de secours métallique boulonné sur son pignon, et compte tenu de toutes les bâtisses à demi-niveaux qui avaient poussé autour dans les années 1970, suivies par les:« MacManoirs:» des années 1980, cette maison était, Elwin devait bien l’admettre, une verrue dans le paysage.

C’est lui-même qui avait fait une offre d’achat alors que Maura était encore en Californie, en se disant que s’embarquer dans une rénovation leur ferait beaucoup de bien après toutes ces années passées dans des pseudo-ranchs en préfabriqué:: courir les antiquaires et les brocantes du comté de Bucks, passer leurs samedis à bricoler, une marmite de chili mijotant sur le réchaud, ce travail d’intello amusant que constituait la restauration historique, tout ça, tout ça.

Très mauvais calcul.:« Ben oui, t’as toujours aimé jouer les sauveurs, toi:», avait déclaré Maura à sa première visite, sur le même ton hostile qu’elle aurait pu proférer Ben oui, t’as toujours aimé le cul de ma sœur, toi.

Elle avait montré une telle froideur envers cet endroit qu’elle avait même eu l’air de ne pas vouloir déballer les cartons quand ils avaient emménagé, ce qui avec le recul était bien un signe qui crevait les yeux. Y en avait-il eu d’autres:? Des centaines, ou bien aucun, franchement il n’aurait su le dire. Il se rendit compte du ridicule qu’il y avait à raconter qu’il n’avait absolument pas vu venir la liaison extraconjugale (personne ne voit ces choses-là, si:?), et pourtant c’était un fait, dans toute sa bru­talité:: il n’avait absolument pas vu venir la liaison extraconjugale. Ni, ce qui était pire encore, ses conséquences.

Quand il coupa le contact, il eut vraiment l’impression d’un acte de miséricorde. Le raffut du moteur s’était aggravé, mais vraiment aggravé, et la Jeep avait remonté son allée telle une de ces Ford T fumantes et pétaradantes que l’on voit dans les films de Laurel et Hardy. Il jeta un coup d’œil aux fenêtres à l’étage de la maison voisine, celle de Big Jerry, retraité de chez Jersey Central Power & Light, où il était employé à la pose des lignes électriques, de son épouse Myrna et de leurs jumeaux, Christopher et Joey, qui travaillaient tous les deux chez Jersey Central comme papa, et constata avec soulagement qu’elles restaient noires.

Elwin n’était pas certain, là, tout de suite, de pouvoir supporter Big Jerry, une grande gueule d’une serviabilité ostentatoire, et qui préfaçait chacune de ses phrases par:::« Skifaudréfère, tu vois…:» Avec un haut-le-cœur, il s’imagina Big Jerry traversant à grands pas décidés l’allée partagée entre les deux maisons, plus prêt que jamais à donner un coup de main:: Skifaudréfère, tu vois… c’est t’débarrasser de ce putain de bestiau. À ce stade, Elwin ne ressentait plus du tout les effets du vin, balayé par le flux d’adrénaline qui lui tire-bouchonnait les veines depuis une demi-heure, et qui à présent était lui aussi en voie de décrue.

Il secoua la tête en ouvrant le hayon et en apercevant la biche paisiblement pelotonnée à l’arrière, telle une enfant endormie.
Le problème immédiat était de savoir où s’installer pour dépouiller la bête. Il se décida pour l’escalier de secours à l’arrière de la maison, plutôt que de la suspendre à une branche du gros érable, côté rue, option qu’il avait rejetée pour des raisons évidentes.

Les seuls qu’il pouvait prendre le risque de laisser voir la biche sous l’escalier de secours (ainsi que l’autopsie sanglante qu’il allait pratiquer), c’étaient Big Jerry et sa famille, perspective assez déplaisante, mais somme toute gérable. Leur accoutrement habituel du week-end, tenue de camouflage, t-shirts à effigie de bois de cerf et les cibles de tir à l’arc de chasse dans le jardin de derrière, laissait augurer une certaine empathie de leur part.

Une fois à l’intérieur, Elwin marmonna un bonjour à Salami, un corniaud de quinze ans qu’il avait trouvé, alors que c’était encore un chiot, squelettique, couvert de gale et laid comme un pou, sur le bord de la Ventura Highway, occupé à lécher un chiot mort qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau:: manifestement, c’était toute une portée qu’on avait balancée là.

Maura n’avait jamais apprécié ce chien, dont elle avait plus que volontiers laissé la garde à Elwin en déménageant, ce pourquoi l’intéressé aurait pu lui en vouloir, mais ne lui en voulait pas:: baveur, péteur, bête comme pas permis, l’aimer relevait du défi. L’animal, désormais sourd et plus ou moins aveugle, leva la tête, renifla l’air, puis fourra à nouveau la truffe dans les replis pleins de trous de sa couverture.:« Salut mon vieux:», marmonna Elwin en descendant.

Au sous-sol, il rassembla une paire de gros gants en caoutchouc, son vieux couteau à dépouiller à manche patte de cerf (qu’il avait remisé là avec le reste de sa panoplie Davy Crockett:: cuissardes de pêche, morceaux dépareillés de cannes à pêche, salopette à motif camouflage, jumelles, hachoir à viande manuel à plateau de fer-blanc, pierre à feu en magnésium, kit de nettoyage pour fusil, boîtes de munitions à moitié vides, le tout imprégné du parfum des années 1970, celui des idéaux moisis), trois sacs-poubelles, une lampe frontale, deux rouleaux de corde (un en nylon, l’autre en sisal), une scie à métaux rouillée, et, après l’avoir bruyamment vidé dans un autre sac-poubelle (là, il commençait à improviser), le conteneur de cent vingt litres qu’il utilisait pour le recyclage. Tout cela, Elwin le disposa sur la neige, à côté de la biche, sous la rambarde noire de l’escalier de secours.

Sans perdre de temps, il fit un nœud coulant à la corde de sisal, qu’il passa autour du cou de l’animal, tira d’un coup sec pour s’assurer de la solidité du nœud, puis (se tenant sur la pointe des pieds sur le conteneur retourné) passa l’autre bout de la corde par-dessus l’une des rampes métalliques de l’escalier. Il laissa filer la corde, puis, avec un han de bûcheron, tira violemment sur l’autre bout, soulevant du sol la tête de la biche, qui soudain eut l’air de se réveiller d’un profond sommeil en entendant un son inhabituel. Mais c’était le maximum qu’il pouvait soulever. S

uspendre complè­tement l’animal, comprit-il alors, allait se révéler plus difficile que prévu:; Elwin, qui pesait maintenant 154 kg (« obésité morbide:» avait décrété, sans plus de tact, son généraliste), était bien loin de la forme qu’il affichait jeune étudiant, époque où il était capable de soulever un cerf comme un yo-yo. Il laissa tomber le bout de la corde, se demandant s’il n’allait pas l’attacher à la Jeep pour hisser la bête, mais ça, ça voulait dire venir rouler sur la pelouse, dans vingt bons centimètres de neige et, à tous les coups, sur les jardinières en briques.

Il agita les bras comme un batteur prêt à frapper la balle, ramassa la corde, planta fermement ses bottillons dans la neige et se mit à tirer à nouveau de toutes ses forces. Le cou s’éleva, suivi des pattes avant toutes flasques, puis du torse, et finalement des pattes arrière, lentement, régulièrement, comme un saint qui monte aux cieux… et là Elwin, les muscles des bras prêts à rompre sous leur épaisse couche isolante et protectrice, attacha le bout de la corde avant de s’écrouler dans la neige.


Où il resta un bon moment, affalé sur le dos, les sourcils et les lèvres festonnés des minuscules flocons que le vent soufflait du toit. Le cervidé qu’il venait de lyncher tournoyait lentement au bout de son filin dans l’éclairage indirect du projecteur de 150 watts qui surmontait la porte de derrière chez Big Jerry.

À des années-lumière au-dessus de lui, en partie dissimulées par de noirs nuages cotonneux, deux étoiles, Sirius et Rigel, scintillaient faiblement, telles des chandelles mourantes. Quand Elwin était petit garçon et n’arrêtait pas de réclamer un télescope, son père lui avait dit que les Indiens, quand on les avait chassés du New Jersey, avaient emporté avec eux les étoiles, d’où la noirceur du ciel vide au-dessus de Montclair et, au contraire, l’abondance de points lumineux des cieux plus à l’ouest. S’ils avaient laissé quelques étoiles, comme Sirius et Rigel, c’est qu’elles étaient trop lourdes à transporter::elles étaient donc restées là, tels des monuments abandonnés, un Stonehenge céleste coincé entre Ho-Ho-Kus et Secaucus, derniers vestiges physiques d’une civilisation disparue.


Alors que le froid commençait à pénétrer le dos d’Elwin, il se demanda, mais sans grande conviction comme parfois, comment il s’était retrouvé là. Pas là, tout de suite (allongé sur le dos dans la neige à deux heures du mat près d’une carcasse suspendue), mais le au sens large, plus existentiel:: titulaire de sa chaire et à l’abri des aléas, un confort un peu terne, certes, mais douloureusement seul, sans amour ni reconnaissance, médecin légiste des langues mortes, des mariages morts, et à présent (zoom avant mental) d’un cervidé mort.

Cette question – comment je me suis retrouvé là:?– il se l’était souvent posée quand il était jeune, le plus souvent sur un ton amusé et satisfait de lui-même:: Comment je me suis retrouvé là (au lit, bras et jambes mêlés à ceux de cette fille, manifestement bien trop belle pour lui:; en mission de terrain dans des coins qu’il aimait à entendre décrire comme:« exotiques:», l’Amazonie, la steppe mongole, un village Inuit du Nunatsiavut:; ou encore à réussir à faire des choses pour lesquelles son éducation à Montclair ne l’avait pas vraiment préparé, comme chasser le cerf ou labourer un quart d’hectare de terre grasse dans sa communauté de Skippack Valley, ou bien se recoudre lui-même une large entaille au bras, au milieu d’un nuage bruyant de moustiques, après un accident de machette dans un village indien de Bolivie):? Les virevoltes de sa vie lui plaisaient au plus haut point, dans le temps. Contre-pied parfait (oh, nullement vindicatif, mais insistant) à la stricte ligne droite qu’avait été celle de son père:: armée, université, thèse, poste d’enseignant, mariage, paternité, retraite, maison de retraite, chaque étape aussi gravée dans le marbre que celles du Chemin de Croix. Elwin, lui, c’était bien différent:: des zigs et des zags, évitant comme la peste les sentiers battus, les voies à sens unique. En tout cas pendant un temps, jusqu’à ce qu’il sente la même question, si riche de promesses depuis toutes ces années, qui commençait à tourner vinaigre au fond de lui:: Comment je me suis retrouvé là:? (là, dans une énième clinique de fertilité, avec Maura qui soupirait en tapotant son dos qui s’empâtait:; dans une énième réunion de département style parapluie-dans-le-derche:; dans une énième salle de cours, à faire semblant de ne pas voir que ses étudiants faisaient semblant de ne pas le voir:; chez lui, dans le New Jersey, endroit pour le coup inexotique au possible, coincé dans les bouchons sur l’autoroute:; dans le cabinet d’un conseiller conjugal de Morristown, à regarder le sourcil broussailleux du thérapeute qui se soulevait à l’écoute
de Maura décrivant ses rapports sexuels avec son nouveau chef cuisinier d’amant comme:« carrément l’expérience la plus libératrice de ma vie:»):? Jusque très récemment, cependant, la question ne lui était jamais apparue comme définitive, le mot fin lui ayant toujours semblé très exagéré, un poil mélodramatico-immature.
Mais maintenant… il n’était pas encore, comme son père, arrivé à l’âge où la vie bascule aux temps du passé, où ce qui est devient ce qui était, où tous les autres verbes définissant l’existence glissent irrémédiablement à l’imparfait, avec ce suffixe flexionnel collé à eux comme une tumeur (je chante qui se fossilise en je chantais), et qu’on ne peut rien y faire, sinon s’émerveiller ou grimacer devant cette trajectoire aussi impitoyable qu’irréversible. Non, pas encore. En cette nuit de novembre, il avait cinquante-quatre ans. Et n’était sûrement pas encore, se rassura-t-il, passé au-delà du futur de l’indicatif. Néanmoins les temps du passé, il les sentait gagner du terrain en lui, comme ce froid qui se répandait dans son dos et lui saupoudrait le visage. Il se passa la langue sur les lèvres pour en chasser les flocons glacés avant de se remettre debout. C’est qu’il avait du boulot, lui.
Il positionna le conteneur sous la biche, disposa l’un des sacs-poubelles à l’intérieur, puis, après avoir balancé montre et veste, et retroussé ses manches, remplaça ses gants de cuir par les gros gants de caoutchouc et se fixa la lampe sur le front. Avec son couteau,
il fit une toute petite incision près du pelvis de l’animal, par laquelle il passa la main:; c’était encore chaud à l’intérieur, de sorte qu’il
y eut un petit pschitt et un très bref dégagement de vapeur. Elwin, protégeant de deux doigts la pointe de la lame pour éviter de couper les entrailles, remonta lentement vers le haut, ouvrant le ventre comme il aurait ouvert une fermeture éclair. Quand la masse des organes en sortit avec un bruit de succion, il trancha le tissu conjonctif, farfouillant dans la région du diaphragme de sa main armée. Les viscères – foie couleur sombre, estomac à poches multiples, intestins gris violacé – dégringolèrent d’un seul coup dans le sac-poubelle.
Braquant vers le bas le faisceau de la frontale, il se mit à ins­pec­ter le contenu du seau à viscères improvisé, et éprouva à la fois ­soulagement et découragement en constatant que tous les organes digestifs étaient restés intacts malgré le choc de la collision:; ­soulagement, parce que cela signifiait qu’aucun jet de suc gastrique ou d’excrément n’avait contaminé la viande, et découragement, parce qu’il allait donc devoir poursuivre sa tâche.
Il ligatura le cæcum avant de le pousser à l’intérieur du rectum puis, à l’aide du couteau, de découper ce dernier avec un anneau de la chair qui l’entourait, laissant tomber la masse oblongue, plouf, dans le seau. Pour ne prendre aucun risque de contaminer la viande, il retira le gant droit et arracha cœur et poumons à main nue.
De la vapeur s’élevait du sac-poubelle comme d’une marmite de soupe, ce qui rappela soudain à Elwin qu’il était frigorifié, sans manteau et avec le bras droit couvert de sang et d’immondices. Ce n’est que quand il recula d’un pas et reprit ses esprits qu’il se rendit compte qu’il claquait des dents.
Il venait de tourner le coin de la maison pour rentrer, manteau et gants dans la main gauche, bras droit trempé d’hémoglobine et de mucus perpendiculaire au corps, quand un pick-up arriva à grand fracas dans l’allée, la lueur violente et crue des phares, phares antibrouillard et phares-machin-truc-rajoutés-en-atelier-tuning tressautant sur les nids-de-poule et le laissant pétrifié comme un lapin avant que le véhicule ne s’immobilise enfin.
« Et merde…:», murmura Elwin. C’était pire que d’être pris la main dans le sac, se dit-il, là, il était pris la main dans le sac à merde.
La vitre teintée se baissa, laissant échapper un flot assourdissant de guitares saturées, qui n’était pas sans évoquer un acte sexuel ­particulièrement bruyant entre deux tronçonneuses, et révélant un bout incandescent de cigarette autour duquel apparut le visage rubicond et ricanant de Christopher, le fils de Big Jerry. Ou Joey, peut-être:? Les jumeaux étaient difficiles à distinguer. Mais non, c’était bien Christopher. Joey, le plus sophistiqué des deux, avait une voiture de sport.:« Hé, quoi d’neuf, docteur:?:», beugla Christopher, qui manifestement (compte tenu de l’heure, du ton aussi gazouillesque qu’houblonné de sa voix et de ses yeux tombants à la Droopy) rentrait d’une de ses habituelles soirées monumen­talement arrosées à Morristown. Se mordant la lèvre inférieure, Christopher secouait la tête d’avant en arrière, mouvement qu’il continua un moment après avoir coupé la musique, comme s’il n’avait pas remarqué (ou peut-être ne le remarquait-il pas, en vérité) le silence. La façon disgracieusement visqueuse dont il s’extirpa
du pick-up n’était pas sans rappeler les organes qui s’écoulaient du ventre fendu de la biche.
Ce n’est que lorsqu’il tendit la main à Elwin, lequel resta ­silencieux sans répondre au geste, que Christopher remarqua tout le sang. Ses paupières se soulevèrent violemment à ce spectacle. Christopher avait les yeux de ce genre de bleu froid, liquide-de-lave-glace, que les femmes trouvent absolument irrésistible chez certains hommes (exemple ancien:: Clark Gable). Et pourtant,
ceux de Christopher avaient quelque chose de franchement bizarre. Ils étaient trop glacés, trop pâles, et faisaient plus sociopathe
que voyou:: des yeux de zombie. Et les autres traits Gablesques
du garçon (le menton fendu, les fossettes quand il souriait, la moustache imperceptible) étaient tout aussi grotesques:: trop fendu, le menton, et gonflé comme un soufflé, ce qui évoquait une paire de fesses miniature ornant sa lèvre inférieure:; trop profondes, les fossettes, laissant apparaître les os du crâne par-dessous:; quant à la moustache, elle faisait vieux dandy sur le retour. Les yeux écarquillés, il fixait le bras d’Elwin d’un air totalement ébahi.:« Hé, mais d’où vous sortez, docteur:? demanda-t-il. D’un accouchement:?:»
Impossible de dire si la question était au premier degré ou non. Son père, Big Jerry, appelait toujours Elwin:« Docteur Cross:», mais pas vraiment par respect, plutôt parce qu’il adorait se dire et dire à tout le monde qu’il avait un docteur comme voisin, mais docteur en quoi, peu importait, finalement. Il retirait le même genre de satisfaction à raconter à qui voulait l’entendre combien il avait payé sa maison en 1982 et combien elle valait à présent ­(respectivement 65 000 $ et 320 000 $), ainsi que, même à qui ne voulait pas l’entendre, le montant des traites du hors-bord Bay Ranger de vingt-trois pieds qu’il s’était acheté à sa retraite, un chiffre tout de même substantiel, surtout en sachant que, après
dix-neuf mois de remboursement, Big Jerry ne l’avait utilisé
qu’une fois, ce bateau. Et donc, pour Christopher, dont la curiosité, à vingt-deux ans, se limitait aux différentes tailles et formes de seins présentes dans le New Jersey, ainsi qu’aux effets encore impré­visibles de la consommation légale de bière, Elwin c’était simplement
le Doc, un docteur faisant partie du décor, docteur en ceci ou en cela, que ce soit en linguistique ou en linguine, ou pourquoi pas en obstétrique occasionnelle.
« Non, répondit Elwin après un long silence gêné. Tiens, jette un œil là derrière.
— Ah ouais, merde alors:! s’exclama Christopher après avoir regardé. Il est beau, çui-là. Je savais pas que vous chassiez. Hé, dites donc, on a un coin, nous, près du Delaware. C’est administré et tout le bordel. Vous verriez les putains de cerfs, énormes:! Et çui-là, vous l’avez tiré où:?
— Deux cent deux, lâcha Elwin.
— Deux cent deux:? répéta-t-il machinalement, avec un plissement du front témoignant d’un effort surhumain pour comprendre. C’est quoi ce bordel:?
— Il a traversé la route juste devant moi.
— Sacré put… waouh:!:», commenta Christopher, lentement, mais de plus en plus fort.
Il s’avança dans la neige pour regarder la bête de plus près. Elwin ne le suivit pas.
« Alors comme ça, vous avez emplafonné ce bestiau, et puis vous l’avez ramené:?
— Ouais, un truc comme ça.
— Où ça:?
— Juste après Harter Road. Pas très loin de Spring Brook.
— Mort sur le coup:?
— Bien sûr.
— Et la bagnole:? Niquée:?
— Non, juste un peu.
— Ah la vache, il l’a buté avec sa bagnole:! ricana Christopher. Ah, ben merde, c’est carrément destroy, ça, Doc:!
— Ça m’a semblé du gâchis… risqua Elwin. De le laisser.:»
Il avait gardé la bouche ouverte pour en dire plus, mais rien n’en sortit. Il avait une grande habitude de parler à des jeunes gens
de l’âge de Christopher, c’était depuis un quart de siècle l’âge de ses étudiants, et c’est bien pour ça que sa gêne, en cet instant, lui parut si bizarre, si inversée:: ce qu’il ressentait, c’était une totale absence d’autorité. Si jamais Christopher devait, là, tout de suite, lui faire les gros yeux et lui lancer:« Vous devriez avoir honte, Doc:» (des raisons, il en voyait treize à la douzaine, totalement ou à moitié valables:: rentrer du restaurant en voiture en étant à demi bourré, ou même un quart bourré:; dépasser de 10 km/h la limite de vitesse, ce qui amenuisait ses réflexes pour freiner et/ou éviter le chevreuil:; ne pas signaler la collision aux autorités:; charger la carcasse dans sa Jeep sans permis de chasse et/ou permis spécial cervidés:; découper ledit cervidé dans ce décor macabre de banlieue résidentielle sans nul doute interdit pour un tel usage, et patati et patata), il était bien possible qu’Elwin baisse sa tête grisonnante
et implore le pardon de ce monteur de lignes électriques de vingt-deux ans qui, en cet instant précis, l’esprit plus qu’embrumé
par une bonne douzaine de Bud Light 33 cl ponctuées de trois ­Jägermeister, tentait vainement de faire toucher la flamme de son briquet Bic à l’extrémité de la Marlboro Red qui vacillait entre ses lèvres. Mais Christopher ne dit pas honte. Non, une fois sa cigarette enfin allumée, il lui fit un sourire jusqu’aux oreilles et, désignant Elwin du menton avec une expression nouvelle, qui ressemblait à de l’affection admirative pour son voisin, répéta:::« Destroy, Doc. Totalement destroy.
— Bon, enfin bref, répondit Elwin. Il faut maintenant que je me nettoie le bras, et que j’aille boire un coup d’eau.
— Ah ouais, c’est clair:! Faut qu’on s’la dépouille, cette salope. J’vais chercher mon quad.:»
Elwin protesta, faiblement, mais déjà Christopher était parti en direction de chez lui:; il traversa d’un pas titubant l’allée creusée d’ornières par les passages des véhicules, passa devant une rangée d’énormes poubelles et entra par le portail pour aller chercher son quad Kawasaki, garé sous la verrière.:« Alors ça, Doc, c’est dingue, putain:! hurlait-il. Z’êtes trop fort, vous:!:»
Une fois dans la cuisine, alors qu’il rinçait à l’eau chaude la pellicule grasse et sanglante qui recouvrait son bras, Elwin grimaça quand il entendit le grondement sonore du quad de Christopher qui démarrait. Il ferma les yeux, imaginant, avec une expression consternée, les lumières qui s’allumaient dans les chambres à coucher sur toute la longueur de la rue, tels des flashs à une conférence de presse. Il ne savait plus vraiment comment, mais toute cette histoire avait désormais complètement échappé à son contrôle, si tant est qu’à un moment il ait vraiment contrôlé quoi que ce soit, rajouta-t-il dans sa tête. Il mit ses mains en coupe pour y laisser couler l’eau avant d’y plonger délicieusement son visage, tout en se demandant si c’était ainsi que tout foutait le camp:: en un éclair, en une seule nuit, en un clignement:: une décision aussi malheureuse qu’irréfléchie, qui en amène une autre, et puis une autre, suivie d’une autre encore, jusqu’à ce qu’il devienne impossible de dire où la logique avait déraillé, où la rationalité s’était évaporée, jusqu’au point où toute trace de raison et de sentiments avait été récurée, telles ces étoiles mineures disparues du ciel du New Jersey, et qu’il ne subsiste plus qu’un professeur à l’automne de sa vie essayant d’expliquer à une foule de voisins aussi livides que furibards, en peignoir et après-skis, éventuellement accompagnés d’une paire de flics et peut-être même, qui sait, d’un reporter de service de nuit attiré par la perspective d’un rite sataniste, pourquoi la mère de Bambi, avec ses tétons roses, pendouillait de son escalier de secours à deux heures et des brouettes du matin, avec ses viscères fumants entassés dans un conteneur à recyclables. (Il pouvait quasiment entendre les voisins chuchoter:::« Vous comprenez, c’est que sa femme vient juste de le quitter.:») Elwin avait l’impression d’assister à un film ra­contant sa propre chute. Le choix à présent était simple, sentit-il instinctivement:: soit il laissait ce film se dérouler jusqu’au bout, avec la musique funeste et tout et tout, soit il l’accélérait. Salami releva la tête, la mine perturbée, en voyant Elwin qui passait à nouveau devant lui à toute vitesse pour ressortir.

Il trouva Christopher qui essuyait le couteau à dépouiller
dans la neige, à côté du quad étincelant comme s’il sortait de chez le concessionnaire, à l’instar du Bay Ranger de Big Jerry que l’on voyait près de chez eux.:« Chouette couteau:», commenta le jeune homme. Elwin jeta un coup d’œil circulaire:: aucun flic en vue, pas de reporter armé de son bloc sténo, pas davantage de voisins aux yeux lourds de sommeil brandissant, eux, des rouleaux à ­pâtisserie.

Pas même la moindre lueur à la fenêtre de la chambre à coucher de Big Jerry et Myrna. Non, seulement la sombre ­exhalaison nocturne du New Jersey:: le ronflement collectif de millions d’automobilistes épuisés, dans l’attente de leur exécution par sonnerie de réveil les appelant à une nouvelle journée de travail.

« Hé, je peux:? demanda Christopher en désignant la carcasse de la pointe du couteau.

— Fais-toi plaisir:», rétorqua Elwin, soulagé, ravi même de rester en retrait pour observer. Il glissa ses mains fraîchement lavées dans ses poches comme aurait pu le faire Ponce Pilate.

« Mon daron, y m’laisse jamais le faire:», ajouta Christopher. De la main droite, il entailla la peau du cou juste derrière les oreilles, tout en tirant, du pouce et de l’index de la main gauche, sur la poche qu’il ouvrait ainsi. Il se lança dans une imitation lourdingue de Big Jerry en mode fulminant:::« Tu vas juste le saloper. Tu parles:!

— Il est où, ton frère, ce soir:?

— Ce connard:? lança Christopher. En train d’se taper une meuf à Parsipanny. Elle le mène par le bout de la queue, c’est tout juste si on le voit, ces temps-ci.:»

Une fois qu’il eut découpé un anneau autour du cou de l’animal, comme un collier, il fit une entaille verticale vers le bas pour rejoindre l’endroit où Elwin avait fendu le ventre, avec un geste théâtral à la Zorro.

« Quelle beauté:!:», s’exclama-t-il d’une voix mal assurée, avant de s’interrompre pour s’allumer une autre cigarette.

« Vous avez vu ce bateau qu’y s’est acheté:? Enfin, d’occase.:»

Non, Elwin ne l’avait pas vu, mais il faut dire qu’il n’aurait peut-être pas été si facile à voir:: le jardin de Big Jerry, à l’arrière de la maison, c’était un potager métallique, rempli à craquer de quads, barques de pêche, un Jet Ski, un canoë, une moto japonaise antique si fragile et si rouillée qu’elle ressemblait à la carapace d’une cigale, et un certain nombre de blocs-moteurs plus ou moins démontés.

« Tu parles de ton frère, là:?

— Ouais. Lui y dit que c’est… (là, sa voix se fit un peu zozotante, un peu travelo) “la parfaite embarcation pour un lac”. Mon cul, oui:! grinça-t-il en aspirant une bouffée goulue de sa cigarette. C’est jamais qu’une barcasse de douze pieds. Et lui qui m’fait, oui mais elle fait un mètre quarante de large:! Comme si ça allait aider quand y’a des vagues de plus d’un mètre. Le moteur, y vaut davantage que tout ce putain de bateau. Sans compter cette grosse entaille dans la coque. Vous croyez qu’il l’aurait remarquée:? Tu parles. “Quelle entaille:?”, qu’y m’fait. Mais quel connard:!

— Tiens, regarde, fit Elwin en ramassant la scie à métaux.
Il faut qu’on enlève ces pattes avant.

— Ah, ouais, c’est vrai. Ouais, ouais, j’le savais.:»

Pendant qu’Elwin sciait, Christopher coupait, la fumée de sa Marlboro montant en volutes au-dessus de sa tête, alors que les minuscules flocons soulevés par le vent saupoudraient la carcasse, tel du sucre glace sur une pâtisserie:: un numéro de duo pour bouchers, le schlack schlack du couteau en contrepoint des grincements intermittents de la scie. Elwin laissa tomber la patte avant gauche dans le sac-poubelle avant de s’attaquer à la droite avec la lame toute rosie. Puis, s’agenouillant dans la neige, il entreprit de scier les pattes arrière.

« T’as passé une super soirée:? demanda-t-il à Christopher,
se sentant obligé de briser un silence que pourtant il savourait.

— Naaan. Toujours les mêmes conneries.
— Tu travailles demain:?

— Oh ouais, payé cinquante pour-cent de mieux, mon n’veu:! Je bosse pour Thanksgiving aussi. En heures sup. Ils nous ont mis en alerte à cause de la tempête, mais par ici, c’était que dalle. Par contre, à New York, ils ont morflé:! À Long Island aussi. Là-bas, les gars, ils vont trimer toute la nuit.

— Hé, fais attention, là, interrompit Elwin après avoir jeté un coup d’œil vers le haut. T’es en train d’arracher de la viande…

— Ok, ok, c’est bon. Je vois, Doc.:»
Mais en réalité, il était en train d’en faire une bouillie infâme, ce qui rappela d’un seul coup à Elwin qu’armer un ivrogne, quelle que soit la tâche, n’était sans doute jamais une bonne idée. Christopher, pendant qu’il tranchait et taillait, secouait les épaules et les hanches, esquissant une espèce de vague danse tout en braillant et rebraillant le refrain de Dr Feelgood de Mötley Crüe, peut-être bien en son honneur, se disait Elwin. Lequel à un moment sentit la hanche de Christopher passer dangereusement près de sa tête.

« Hé, doucement.

— Alors, cette meuf, là, ce soir…

— Ouais:?

— Au McGuinn, vous savez:? Donna. Cette salope, après, quoi, trois bières, tout d’un coup elle me calcule plus. C’est quoi, ce binz:? que j’y fais, et elle qui m’fait, hé, après c’qui s’est passé la dernière fois, t’as déjà du pot que j’te serve.

— Qu’est-ce qui s’était passé:?

— Mais c’est ça le truc, bordel:! J’en sais rien:! C’est mon frère. C’était Joey, que j’y fais, putain de merde, on est jumeaux, quoi:! Et l’autre qui m’fait, c’est pas mon boulot de vous distinguer. Alors moi, j’appelle Joey, quoi. Cette connasse, que j’y dis, elle veut pas m’servir ma bière à cause de j’sais pas quelle connerie que t’as faite au McGuinn.

Alors y m’dit, passe-la moi. Alors moi j’lui file le téléphone et là j’la vois qui fait oui d’la tête et tout l’bordel, et puis elle m’rend mon téléphone et elle m’fait, ben j’sais pas qui t’as appelé mais ce mec, là, y t’connait pas. C’est un hôpital pour enfants qu’t’as appelé, qu’elle m’dit. Le putain d’service des soins intensifs.

— Sympa, commenta Elwin, sans trop de passion.

— Quel trouduc:! Et clac, il coupe son téléphone. C’est un empaffé, c’mec. Et alors, si vous voyiez cette meuf qu’y s’tape,
là-bas à Parsipanny. Une truie, une vraie truie. Genre tu l’attrapes par un bourrelet et tu fourres ta queue entre deux autres. Très peu pour moi:!

— Ouais, bon:», éluda Elwin, qui frissonna en évaluant la ­fourrabilité de ses propres bourrelets. D’un mouvement de torsion, il arracha la dernière patte de l’animal et la balança avec les autres. Elle a l’air de quoi, cette viande:?

— Tenez, passez-moi la lampe, répondit Christopher. Ah, pas mal, pas mal. Tenez, regardez vous-même. De ce côté, c’est genre un peu écrasé, mais ça a l’air bon. On peut en faire de la chair à saucisse, par là.:»
Elwin suivit du regard le faisceau de la lampe. Le diagnostic de Christopher, constata-t-il, était trop optimiste. L’épaule gauche de la biche, sous l’impact, avait été réduite en une sorte de chiffonnade gélifiée, qui ressemblait à la garniture d’une tarte à la cerise:; totalement irrécupérable.:« C’est déjà de la chair à saucisse:», marmonna-t-il.

En revanche, la chair de l’épaule droite avait l’air sinon de premier choix, tout au moins de choix:: joliment striée, recouverte d’un très joli réseau de gras d’un ivoire diaphane, et uniformément purpurine, à peine un ton plus clair que le vin du Douro qui, indirectement, avait conduit à la mort de la biche.:« Mieux que je pensais, finalement, admit Elwin.

— Bien pare-visé, Doc, tenta Christopher en balançant une grande tape dans le dos d’Elwin. C’est comme visé, mais avec le pare-chocs, voyez:? Pare-visé. Hé, vous auriez pas une bière, chez vous:?

— Non, désolé, rétorqua Elwin, tout en se rappelant que si, mais sans rectifier. Bon, allez, on l’enlève, cette peau:? Tu veux bien:?
À nous deux, on peut bien faire sans le quad…

— Hé, ça va pas:? Avec le quad, ça s’enlève comme ça, protesta Christopher en claquant des doigts.

— Oui, mais j’ai pas envie de réveiller toute la rue.

— Comme ça, répéta-t-il en reclaquant des doigts. Vous voyez c’t’échappement en inox:? Il est silencieux, c’t’engin-là. Tous ces nouveaux modèles, y sont obligés. Y’a je sais plus quelle loi en ­Californie.

— Bon, alors vite, concéda Elwin. Il nous faut une pierre, ou un truc comme ça…

— Une balle de golf, proposa Christopher.

— Tu en as une:?

— J’ai de tout:», rétorqua-t-il avant de partir en courant.

Il entra en trombe dans sa maison, claquant si fort la porte moustiquaire que des stalactites de glace se détachèrent du toit. Une minute
à peine plus tard, il était déjà ressorti, une cannette de Bud Light dans une main, et une balle de golf jaune dans l’autre qu’il brandissait comme s’il s’agissait d’une pépite d’or à peine sortie d’un torrent.

Ce qui, en l’occurrence, n’était guère si éloigné de la vérité:::« Quand on était gamins, expliqua-t-il, Joey et moi on s’amusait à aller repêcher ces trucs dans les mares à Spring Brook. À la nuit tombée, parce que sinon on se faisait virer si y nous voyaient.

Y’a une mare, sur le trou quatorze, elle était remplie de ces putains de balles. Suffisait d’enfiler des cuissardes et d’y aller avec une épuisette. Le jackpot:! Une nuit, on s’en est ramassé comme ça dans les cinq cents. On s’les revendait vingt-cinq cents l’unité, sauf les balles Titleist. Celles-là, bordel, c’était un dollar l’unité:!

— Pas mal:», approuva Elwin en s’emparant de la balle, qu’il glissa dans un pli qu’il avait fait avec une bande de peau qui pendait entre les omoplates de la biche.

« Tiens, passe-moi l’autre corde, là-bas:», ajouta-t-il.

Après avoir fait un nœud coulant à un bout de la corde nylon, il le passa à la base de la peau qui recouvrait la balle, de sorte que celle-ci soit bien coincée dans le petit sac velu ainsi formé, et serra bien fort. Ainsi, la peau de l’animal se trouvait solidement attachée à un bout de la corde, de sorte qu’elle se détacherait de la car­casse en une seule traction motorisée.:« Tiens, à toi:», prévint-il Christopher en lui lançant l’autre bout de la corde.

« Un jour, on en a trouvé une, poursuivait Christopher en posant sa bière sur le pare-chocs arrière afin de nouer la corde à l’attache du quad, qu’avait la tête de Saddam Hussein dessus, vous savez:? Le mec d’Irak, là:? Et ça disait:: “Satane Saddam”. Une putain de merveille. J’l’ai gardée, celle-là.

— Bon, allez, on y va, et en douceur:!:», lança Elwin.

Sur quoi Christopher claqua des talons, fit un salut militaire, et enfourcha le quad.:« Allez, hue, cocotte:! Hue, salope:!:», beugla-t-il sans trop qu’on sache à qui ou à quoi il faisait référence, avant de descendre à longs glouglous bruyants une bonne rasade de bière et de mettre le moteur en marche. Elwin tiqua en entendant le bruit (apparemment, les lois californiennes étaient quand même assez généreuses en matière de décibels), tandis que Christopher passait la première et démarrait en trombe.

La corde se tendit d’un seul coup, et la carcasse à moitié dépouillée monta verticalement sous la violence effrayante de la secousse.:« Doucement:! hurla Elwin. Bon Dieu:! Tu vas saloper…:» Mais il s’interrompit tout net en se souvenant des paroles de Big Jerry citées par son fils. Pas besoin d’enfoncer ce garçon davantage.

On voyait d’épais lambeaux de chair rouge venir avec la peau:; la force hue-cocotte-hue-salope de l’accélération de Christopher, constatait Elwin, avait pour effet de pas mal déchiqueter la viande.: « Doucement:!:», cria à nouveau Elwin, sur un ton plus suppliant.

Christopher se retourna, le visage déformé en un mélange dément de grimace et de sourire, mais soit il n’entendait pas Elwin, soit il faisait semblant de ne pas l’entendre:: il tourna à fond la poignée pour faire hurler plus fort encore le moteur du quad, et de sa main libre, leva très haut sa Bud Light comme pour porter un toast à ce ciel nocturne presque vide.

C’est la cannette de bière qu’Elwin aperçut d’abord du coin de l’œil:: elle traversait l’air dans la direction opposée au quad et passa dans le faisceau d’un blanc aveuglant du projecteur de chez Big Jerry pendant un micro-moment aussi suspendu que scintillant, alors même que la peau entière de l’animal glissa de la carcasse telle une chaussette qu’on enlève soudain d’un pied, et que le quad, du coup libéré, partit brusquement en embardée vers l’avant.

Le degré de contrôle de Christopher était, apparemment, voisin de zéro. Concentré sur sa main gauche, celle qui venait de lâcher la cannette, il oublia l’angle de la droite qui tournait à fond la poignée d’accélération.

Le quad traversa en trombe les bosses de l’allée, traînant derrière lui la dépouille tout entortillée et constellée de bouts de viande, et projetant des gerbes de neige humide, avant d’être brusquement stoppé, soit parce que Christopher avait enfin trouvé les freins, soit parce que la rangée de poubelles qu’il avait percutée empêchait résolument la poursuite du mouvement:; peut-être d’ailleurs que les deux explications se combinaient.

En tout cas, les poubelles explosèrent dans un fracas métallique, l’une tombant sur sa gauche pour vomir des sacs blancs ventrus sur la neige, l’autre en arrière, ébranlant la clôture plastique sur toute sa longueur. Elwin demeura figé sur place, regardant Christopher arrêter le moteur et descendre de sa monture, arborant l’expression hallucinée mais fière d’un cowboy de rodéo descendant d’un taureau furieux.

« Et merde, j’ai balancé ma bière:!:», déclara-t-il.
Et là, forcément, on vit s’allumer la lumière à la fenêtre de l’étage, les étroites lames du store remonter brusquement, inclinées sur
un seul côté, révélant le visage de Big Jerry, coupé en deux hori­zontalement par l’espèce de gros cocon laineux allongé de sa moustache, et qui fulminait derrière la vitre, qu’il releva violemment avant d’ouvrir le contre-châssis à toute volée.

La tête et les épaules nues émergèrent du cadre comme un diable de sa boîte, comme s’il avait voulu plonger tout entier et que seule la largeur de sa panse l’avait arrêté dans son élan, ou c’était peut-être Myrna qui l’avait attrapé par les chevilles. Déjà, en conversation feutrée, la voix de Big Jerry était sonore, éraillée et d’un volume relevant quasiment du monstrueux, comme s’il était équipé d’une espèce de mégaphone trachéal.

En Californie, on pouvait soupçonner qu’il lui aurait été illégal de parler. Mais là, nourrie par la rage d’avoir été réveillé en sursaut, elle résonnait comme un roulement de tonnerre:::« Bordel de Nom de Dieu, kesskisspasse là en bas:?! Christopher:!

— Quoi:?! beugla le fiston en retour.

— Espèce de connard:! L’est trois heures du mat’:! Quesstufous:?!

— Parle à mon cul:!!

— Quoi:?!

— Parle à mon cul:!!!

— Tu vas rentrer tout de suite, bordel de merde:! hurla Big Jerry en le menaçant d’un doigt épais comme une Francfort. Que je te colle un flingue sur ta putain de gueule et que je tire:!:»

Le calme, aussi étrange qu’inquiétant, avec lequel Christopher planta alors ses boots dans la neige, dans une posture aussi bravache qu’ostentatoire, et leva lentement son majeur en direction de la fenêtre, rappela à Elwin la célèbre photo du manifestant de la place Tian’anmen qui défiait une colonne de chars.

Que ce soit la pre­mière ou la millième fois qu’il faisait un tel geste de provocation digitale, la chose apparut épique, du moins aux yeux d’Elwin, chez lequel en son temps les révoltes adolescentes ne s’étaient manifestées qu’avec un tact diplomatique excessif, tel un philosophe qui rompt avec son mentor sur quelque obscur point de dialectique:: délicatement, et avec force excuses.

En réaction, c’est un long, un très long chapelet d’insultes, dans lequel dominaient:« enculé:» et:« petit con:», qui crépita depuis la fenêtre comme un tir de barrage. Quand Big Jerry eut épuisé son stock, il se mit à griffer l’air, les joues gonflées de rage, jusqu’à ce que deux petites mains apparaissent pour le prendre par les épaules et le tirer à l’intérieur.

Il ne fallut que quelques secondes pour que Myrna le remplace dans l’encadrement de la fenêtre. L’air courroucé et frisée comme un mouton, paupières lourdes de sommeil battant faiblement,
mais toujours aussi débonnaire:: on eût dit une caricature de grand-mère idéale.

« Christopher, tu travailles demain, lui rappela-t-elle d’un ton glacé. Et il est où, ton bonnet:?

— C’est qu’on s’amuse un peu, le Doc et moi, c’est tout, répondit-il.
— Le professeur Cross:?:», se radoucit-elle.

À contrecœur, Elwin sortit du coin d’ombre où il s’était réfugié depuis que Christopher avait exigé qu’on parle à son cul.

« Oh, bonjour, professeur:», le salua-t-elle avec un sourire de kermesse paroissiale. Ou de Raiponce saluant ses prétendants.:« Comment allez-vous ce soir:?:»

C’était le genre de question qui, en temps normal, ne demandait guère qu’on y réfléchisse, mais le Professeur Cross, l’espace de quelques instants d’embarras intense à la lueur du projecteur, se trouva totalement incapable d’y répondre. Comment allait-il ce soir:?

Excellente question… Eh bien, à part qu’il était pris au piège d’un cauchemar absurdiste qui avait débuté, autant qu’il pût en juger, lorsque Maura l’avait quitté pour les expériences sexuelles libératrices de son chef cuisinier, et qui, à cet instant, atteignait son paroxysme dans cette neige maculée de sang et jonchée de détritus, dans cet univers parallèle vertigineusement frappadingue où il s’était trouvé précipité au moment où le chevreuil était ­soudainement apparu dans ses phares – suite à quoi sa conscience l’avait petit à petit détricoté –, et surtout en ces tout derniers moments d’innocence, alors que Big Jerry, de ses gros doigts boudinés et tremblants de colère, était occupé à introduire des cartouches dans le chargeur d’un fusil pour l’infanticide cataclysmique imminent, à par tout cela donc, il allait bien. Bien. Ça allait de soi. Il faillit éclater de rire. Il allait bien.

« Bien:! mentit-il avec un salut jovial du bras.

— Parfait alors:!:», cria-t-elle en retour.

Malgré le sourire, Elwin la voyait faire un geste insistant de la main derrière elle, pour éloigner Big Jerry, dont l’ombre menaçante s’agitait sur les murs de la chambre à coucher.

« Pourriez-vous dire à Christopher de rentrer, s’il vous plaît:? poursuivit-elle. C’est qu’il travaille demain.

— Je vais lui dire, répondit Elwin, qui se tenait à peine à quelques pas de l’intéressé.

— Merci. Eh bien, bonne nuit, professeur Cross.

— Bonne nuit, reprit-il en écho.

— Christopher, reprit-elle d’un ton glacé, mets ton bonnet.:»

Sur quoi elle rabaissa la fenêtre coulissante. Les lames inclinées du store dégringolèrent à sa suite en saccades spasmodiques.
Immédiatement, Christopher demanda:::« Z’avez pas vu ma bière quelque part:?:», mais d’une voix tremblante, comme fissurée de minuscules craquelures.

Elwin fit non de la tête et glissa ses mains dans ses poches. Il avait beau avoir l’âge qu’il avait, il se sentait tout petit, tout gamin sous l’effet de la remontrance venue de la fenêtre, mais quand même, pas aussi petit et gamin que Christopher en cet instant, à racler machinalement la neige du bout du pied tout en se passant la main dans les piques de ses cheveux raidis au gel, cherchant inconsciemment, du moins c’est ce qu’il semblait, un bonnet absent.

Son embryon de moustache, quatre poils assez pathétiques, qui jusque-là faisait dandy sur le retour aux yeux d’Elwin, lui apparaissait à présent comme un symptôme de quelque chose de bien plus triste:: une vaine tentative de rivaliser avec celle, épaisse et grisonnante, de Big Jerry, de défier la virilité tonitruante et brutale de son père (et peut-être aussi celle de son jumeau, avec son nouveau bateau d’occasion et sa truie) en exerçant sa propre virilité naissante, follicule après tendre follicule.

Depuis la moustache chétive jusqu’au boulot hérité chez Jersey Central, en passant par les cuites à la bière et la collection de bateaux, c’était de l’insurrectimitation, une velléité désespérée de battre son père à son propre jeu.

Planté là avec son jean taille super-basse et sa parka de star du rap, une chaîne plaqué or autour du cou et la neige très fine qui parsemait comme des pellicules le cactus noir qui lui servait de coiffure, il portait sur son visage livide les stigmates désolants de l’oppression et des raclées injustifiées.

Elwin ravala son envie de lui dire quelque chose, quelque chose de réconfortant, tel un vieil oncle, en partie parce qu’il savait qu’il se ferait rembarrer (ce genre de conneries, on ne l’exprimait pas dans le New Jersey:; mieux encore, on ne le pensait même pas), mais également parce qu’il était une vraie quiche en matière de conseils d’ami. Les choses vont s’arranger, ça n’allait vraiment pas le faire.

De toute évidence, il était totalement à la ramasse.« Merci de ton aide, finit-il par lâcher, avec le sous-entendu délicat:: ça va s’arrêter là. À partir de maintenant, c’est du billard.

— Yo, répondit Christopher en tapotant la poitrine d’Elwin du dos de la main dans un sourire triste. C’est pour ça qu’on a des voisins, hein:?:» Puis, réprimant un rot, l’air reconnaissant mais manifestement inconfortable, il répéta:::« C’est pour ça, pas vrai:?

— Si, si…:», répondit Elwin, avant d’ajouter doucement::
« T’es trop fort, toi.

— Naaan:», fit Christopher. Il essaya de trouver quelque chose de plus à dire, une protestation du genre immodestement modeste, quoi:; mais rien ne lui vint, soit qu’il fût trop ivre, ou trop épuisé, ou trop flatté, ou trop jeune et empoté.:« Naaan:», répéta-t-il seulement. Et puis il se rembrunit, admettant sa défaite, les yeux bleu lave-glace plus droopyesques que jamais. Il se passa à nouveau la main dans les cheveux:: toujours pas de bonnet.

Ses épaules tombèrent et, soupirant doucement par le nez, Christopher se dirigea vers la maison.: « J’l’emmerde, moi, le vieux:», marmonna-t-il avant d’entrer, non sans avoir, sur le chemin, vaguement scruté la neige, à la recherche de son trèfle à quatre feuilles:: sa cannette de bière. Quand la porte se referma, les stalactites de glace s’accrochèrent:: elles se méfiaient, cette fois.

Elwin tendit l’oreille, mais il n’y eut ni coup de feu ni même l’écho d’une engueulade. Quand il leva la tête, la lumière était éteinte dans la chambre à coucher de Big Jerry. Il retourna sous l’escalier de secours, ramassa couteau et lampe et se remit à découper le chevreuil.

Quand Elwin eut terminé, c’est-à-dire débité la viande récupérable de la biche en longes, filets, jarrets, un rôti d’épaule et un train de côtes assez douteux (les deux cuissots, qui avaient frotté contre le béton de la route, étaient fichus), usé un gros rouleau de film plastique et un demi-rouleau de papier aluminium pour emballer toute cette marchandise (cela faisait une telle quantité qu’il dut évacuer presque l’intégralité du contenu de son réfrigérateur, et encore il eut besoin d’une énorme glacière qu’il avait remontée de du sous-sol pour que ça loge), puis ramassé et nettoyé les outils qu’il avait utilisés à l’extérieur, puis emballé les morceaux à jeter (y compris la tête, à la langue rose pendante) dans d’autres sacs, tant et si bien que la collection de poubelles empilées contre la maison faisait penser à un lendemain de fête municipale, puis piétiné et repiétiné la neige afin de dissimuler, ou du moins diluer en rose pâle les taches et rigoles de sang, puis (failli l’oublier, celle-là) détacher la dépouille de l’arrière du quad pour la fourrer dans encore un autre sac-poubelle, le ciel commençait à s’éclaircir à l’est, le gris pâle de l’aube pointant à la frange de l’horizon.

Il avait très envie d’une douche, mais n’en eut pas l’énergie:; alors il se déshabilla, vida le contenu de ses poches, Blackberry, clés et monnaie, sur la table de nuit, et s’écroula sur son lit avec un faible grognement de protestation à la vue de la lumière importune qui s’insinuait sur les murs. Il entendit le clic-clic sonore des griffes de Salami sur le sol en bas, puis le clac de la chatière qui se refermait derrière lui. Le pauvre vieux, se dit Elwin. Il a dû enfin percevoir le fumet de toute cette bidoche, tel un astronome qui perçoit l’éclat d’une étoile morte depuis cinq cents ans.

Par pur rituel (ou addiction, comme disait Maura:::« Crackberry:», et tout ça), il consulta son Blackberry avant de sombrer complètement. Il le tenait très haut, au-dessus de son visage, ne manquant pas de remarquer le sang séché rouge noirâtre sous l’ongle de son pouce qui tapotait le petit écran. Un message de sa sœur. Ça, il savait pourquoi:: c’était à propos de son père, lequel avait également appelé, six fois à l’heure du dîner, apparemment.

Et puis des e-mails nocturnes de ses étudiants, qu’il passa sans les lire, ou juste en les parcourant (« Je me demandais si les citations du livre de Lanza comptaient dans la limite de 500-750 mots, ou [si] le chiffre [concerne] seulement nos idées personnelles exprimées dans l’essai…:»), des trucs et des machins venant de listes de diffusion diverses (effacer, effacer, effacer), et, quand même, un e-mail, envoyé en fin d’après-midi par Rochelle, dans son style inimitable, semi-adorable, semi-incompétent, qui lui fit lever un sourcil de curiosité:: J’ai eu un appel aujourd’hui de quelqu’un du gouvernement, écrivait-elle. J’avais bien tout noté mais je ne retrouve plus le message.

DÉSOLÉE:! C’était quelqu’un d’une agence gouvermnetale [sic]. Département de quelque chose:🙂 Je vais le retrouver:! Vous savez bien, je retrouve toujours. Amusez-vous bien avec le Prof. Horten ce soir:!:😉 ET JOYEUX THANKSGIVING:!

Quelqu’un du gouvernement, se répéta Elwin, perplexe, en reposant le Blackberry sur la table de nuit avant d’éteindre la lampe, ce qui en l’occurrence, constata-t-il avec accablement, ne changeait pas grand-chose à la luminosité de la pièce. Dans son état d’hébétude imprégnée de sang séché, qui étouffait logique, chronologie ou tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une pensée cohérente, il ne pouvait imaginer qu’une seule possibilité:: l’État du New Jersey, ou éventuellement une quelconque obscure agence fédérale, réclamait son chevreuil.

Ils l’avaient vu, il le savait bien. Cet animal était propriété du gouvernement, il leur revenait d’en disposer comme ils l’entendaient. Il avait violé un code aussi sacré que méconnu, l’équivalent New-Jersiais du saltu, dont les gardiens sourcilleux étaient les rois mafieux des déchets, qui se faisaient payer au poids jusqu’au dernier bout de métal, plastique, caoutchouc, papier, bois, pierre, fruit, légume, os et viande qu’ils balançaient sur ces montagnes de détritus en méthanisation.

Alors que ses paupières se fermaient toutes seules, il leur lança un défi silencieux, à tous ces Big Jerry qu’il imaginait faisant irruption par myriades dans sa malheureuse maison pour piller son frigo:: Venez, venez tout prendre, et moi avec. S’il vous plaît. Pourquoi vous ne m’avez pas trouvé avant:?

Je suis là. Et puis ce fut le noir, aussi profond et étouffant que le sac-poubelle dans lequel la tête tranchée de la biche reposait sur le côté, douillettement calée sur un oreiller fait de ses viscères en train de durcir.

 
 

Lucy Maud Montgomery

Anne d’Ingleside

CHAPITRE III

 
Anne conclut une semaine remplie de journées agréables en allant fleurir la tombe de Matthew le lendemain matin, et dans l’après-midi elle prit le train à Carmody pour rentrer chez elle.
 
Pendant un moment, elle songea à toutes les choses aimées qu’elle laissait derrière elle, puis ses pensées plongèrent vers les choses aimées qui se trouvaient devant elle.
 
Son cœur chanta pendant tout le trajet car elle retournait à une maison joyeuse, une maison dont ceux qui en passaient le seuil savaient y reconnaître un foyer. Une maison toujours pleine de rires, de tasses d’argent, de photos, de bébés, petits chéris bouclés aux genoux potelés, et de pièces accueillantes où les fauteuils patientaient sagement et les robes de son armoire l’attendaient, où de petits anniversaires étaient sans cesse célébrés et de petits secrets sans cesse chuchotés.
 
« C’est merveilleux d’être heureuse de rentrer chez soi », se dit Anne en sortant de son sac à main une certaine lettre d’un fils encore petit qui l’avait fait rire aux éclats la veille au soir, quand elle l’avait fièrement lue aux habitants de Green Gables, la toute première qu’elle recevait d’un de ses enfants.
 
C’était une bien jolie petite lettre pour un garçonnet de sept ans qui n’apprenait à écrire à l’école que depuis un an, même si l’orthographe de Jem était un peu hésitante et qu’il y avait une grosse tache d’encre dans un coin :
 
« Di a pleurer et pleurer toute la nuit parce que Tommy Drew lui a dit qu’il allait bruler sa poupée sur le boucher. Susan nous raconte des jolis comtes le soir mais ce n’est pas toi, maman. Elle m’a laissé l’aider à planter les beteraves hier soir. »
 
« Comment ai-je pu être heureuse pendant toute une semaine loin d’eux ? », se réprimanda la châtelaine ­d’Ingleside.
 
« Comme c’est bon quand on vient vous chercher à la fin d’un voyage ! », s’exclama-t-elle quand elle descendit à la gare de Glen et tomba dans les bras ouverts de Gilbert. Elle n’était jamais certaine qu’il vienne la chercher, il y avait toujours quelqu’un pour mourir ou pour naître, mais sans lui, aucun retour à la maison ne lui semblait vraiment réussi. Et il était si beau dans son nouveau costume gris clair !
 
« Comme je suis contente d’avoir mis ce chemisier coquille d’œuf à volants avec mon tailleur marron, alors que Madame Lynde me trouvait folle de voyager avec. Si je ne l’avais pas fait, je n’aurais pas été si belle pour Gilbert », pensa-t-elle.
 
La maison était tout illuminée, avec de joyeuses lanternes vénitiennes suspendues dans la véranda. Anne courut ­gaiement dans l’allée bordée de jonquilles.
 
« Ingleside, je suis là ! », cria-t-elle.
 
Tous l’entourèrent, riant, s’extasiant, plaisantant, pendant que Susan Baker arborait, en retrait, un sourire de circonstance. Chacun des enfants tenait un bouquet cueilli spécialement pour elle, même le petit Shirley de deux ans.
 
« Oh, quel bel accueil ! Tout à Ingleside paraît heureux. C’est magnifique de penser que ma famille est si contente de me voir.
 
— Si tu repars un jour, maman, dit Jem d’un ton grave, je vais attraper l’appenticite.
 
— Comment on fait pour l’attraper ? demanda Walter.
 
— Chuuut ! » Jem donna un coup de coude discret à Walter et chuchota : « Tu as mal quelque part, je sais… mais je veux juste faire peur à maman, comme ça, elle repartira pas. »
 
Anne voulut faire cent choses en premier. Étreindre tout le monde, sortir en courant dans le crépuscule pour cueillir quelques pensées – il y en avait partout à Ingleside – ramasser la petite poupée usée qui traînait sur le tapis, écouter les potins et nouvelles croustillants, chacun y apportant sa contribution.
 
Comment Nan s’était enfoncé le bouchon d’un tube de crème dans le nez pendant que le docteur était en visite, et que Susan s’était mise dans tous ses états – « Je vous assure, c’était un moment d’angoisse, chère madame. » Comment la vache de Madame Jud Palmer avait avalé ­cinquante-sept clous et qu’on avait dû faire venir le vétérinaire de Charlottetown. Comment la distraite Madame Fenner Douglas était allée à l’église sans chapeau.
 
Comment papa avait arraché tous les pissenlits de la pelouse – « entre deux bébés, madame… il en a accouché huit en votre absence. »
Comment Monsieur Tom Flagg avait teint sa moustache – « et sa femme qui est morte depuis deux ans seulement. » Comment Rose Maxwell de Harbour Head avait rompu avec Jim Hudson d’Upper Glen et qu’il lui avait envoyé la facture de tout ce qu’il avait dépensé pour elle. Comment il y avait eu foule à l’enterrement de Madame Amasa Warren.
 
Comment le chat de Carter Flagg s’était fait mordre et arracher tout un bout de queue. Comment Shirley avait été retrouvé dans l’écurie planté sous l’un des chevaux – « Chère madame, je ne serai plus jamais la même. » Comment il y avait malheureusement tout à craindre que les quetschiers aient la maladie du nodule noir.
 
Comment Di avait passé la journée à chanter « Maman rentre aujourd’hui, aujourd’hui, aujourd’hui », sur l’air de Merrily We Roll Along [1].
 
Comment le chaton des Reese louchait parce qu’il était né les yeux ouverts. Comment Jem s’était assis par mégarde sur du papier tue-mouche en voulant enfiler son pantalon, et comment Crevette était tombé dans le baril d’eau potable.
 
« Il a failli se noyer, chère madame, mais par chance le docteur a entendu ses hurlements et l’a sorti in extremis. » (« Ça veut dire quoi “in extremis”, maman ? »)
 
« On dirait qu’il s’est bien remis », dit Anne en caressant les rondeurs lustrées noires et blanches d’un chat satisfait aux énormes bajoues qui ronronnait sur un fauteuil près du feu.
 
Il n’était jamais prudent de s’asseoir sur un siège à ­Ingleside sans vérifier d’abord qu’il n’y avait pas un chat. Susan, qui n’appréciait pas trop ces bêtes au début, jurait qu’elle avait dû apprendre à les aimer par légitime défense.
 
Quant à Crevette, Gilbert l’avait appelé ainsi un an plus tôt lorsque Nan avait ramené le pauvre chaton rachitique du village où des garnements le maltraitaient, et le nom était resté, même s’il n’était désormais plus du tout approprié.
 
« Mais, Susan ! Où sont Gog et Magog ? Oh… ils n’ont pas été cassés, quand même ?
 
— Non, non, chère madame ! », s’exclama Susan, qui devint rouge brique de honte et se rua hors de la pièce.
Elle revint peu après avec les deux chiens en porcelaine qui avaient toujours présidé sur la cheminée d’Ingleside.
 
« Je ne sais pas comment j’ai pu oublier de les remettre avant votre retour. Vous comprenez, Madame Charles Day de Charlottetown est passée ici le lendemain de votre départ, et vous savez à quel point elle est pointilleuse et comme il faut. Walter a cru bon de devoir la divertir et il a commencé par lui montrer les chiens. “Lui c’est God, et lui c’est Mygod”, a-t-il dit, le pauvre petit innocent. J’étais horrifiée, et j’ai bien cru mourir en voyant la tête de Madame Day. J’ai expliqué du mieux que j’ai pu, car je ne voulais pas qu’elle nous prenne pour une famille de païens, mais j’ai décidé qu’il valait mieux ranger les chiens dans un placard, loin des regards, jusqu’à votre retour.
 
— Maman, on peut dîner bientôt ? demanda Jem d’un ton pitoyable. J’ai une sensation norrible au fond du ventre. Et, oh, maman, on a fait le plat préféré de chacun !
 
— Comme le dit la puce à l’éléphant, c’était la chose à faire, expliqua Susan avec un grand sourire. Nous avons pensé que votre retour devait être dignement fêté, chère madame. Où est Walter ? C’est à son tour cette semaine de sonner le gong, le petit ange. »
Le dîner fut un repas de gala, et coucher ensuite tous les bébés fut une joie. Susan permit même à Anne de border Shirley, vu l’occasion très spéciale.
 
« Ce n’est pas un jour ordinaire, dit-elle avec gravité.
 
— Oh, Susan, ça n’existe pas un jour ordinaire. Chacun possède quelque chose que les autres n’ont pas. Vous n’avez jamais fait attention ?
 
— C’est bien vrai. Même vendredi dernier, alors qu’il a plu toute la journée et que c’était si monotone, mon gros géranium rose a fait des bourgeons après avoir refusé de fleurir pendant trois longues années. Et vous avez remarqué les calcéolaires, madame ?
 
— Si je les ai remarquées ! Je n’en ai jamais vu de pareilles de ma vie, Susan. Comment faites-vous ? », lui demanda Anne, sachant qu’elle avait rendu Susan heureuse sans avoir à lui mentir malgré le fait qu’elle n’ait jamais – Dieu merci – vu de telles fleurs… 
 
« C’est le résultat de soins et d’une attention de tous les instants, chère madame. Mais il y a un problème dont je dois vous parler. Je crois que Walter soupçonne quelque chose. Ce sont sans doute des enfants de Glen qui lui ont raconté des histoires. Ils sont tant aujourd’hui à en savoir plus qu’ils ne devraient. Walter m’a demandé l’autre jour, le plus sérieusement du monde, si les bébés coûtaient très cher. J’étais un peu éberluée, madame, mais j’ai gardé mon sang-froid. ­“Certains pensent que c’est un luxe, j’ai répondu, mais à Ingleside on pense que c’est indispensable.” Et je m’en suis voulu d’avoir critiqué à voix haute les prix scandaleux des magasins de Glen. J’ai bien peur d’avoir inquiété le petit. Mais s’il vous dit quoi que ce soit, madame, vous serez préparée.
 
— Je suis certaine que vous avez géré la situation de manière admirable, Susan, répondit Anne, sérieuse. Et il est temps qu’ils sachent ce qu’on attend, de toute façon. »
Mais le meilleur moment de tous fut quand Gilbert vint la voir, alors qu’elle était à sa fenêtre et regardait le brouillard avancer lentement depuis la mer, engloutir les dunes et le port baignés de lune, et atteindre enfin la longue vallée ­escarpée qu’Ingleside surplombait et dans laquelle se nichait le village de Glen St. Mary.
 
« Rentrer après une dure journée et te trouver ! Es-tu ­heureuse, ma plus précieuse des Anne ?
 
— Heureuse ! », dit-elle en se penchant pour humer les fleurs de pommier que Jem avait mises dans un vase sur sa coiffeuse. Elle se sentait entourée et encerclée d’amour. « Gilbert chéri, c’était merveilleux de redevenir Anne de Green Gables pendant une semaine, mais c’est cent fois plus merveilleux de rentrer et d’être Anne d’Ingleside. »
 
[1] Refrain de la chanson Goodnight, Ladies, d’Edwin Pearce Christy, 1867.